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L'articulation nécessaire et autonome des luttes par C.L.R James

Publié le par JoSeseSeko

L'articulation nécessaire et autonome des luttes par C.L.R James

À l'heure où les partis français qui se réclament du socialisme, du communisme, snobent les revendications économiques et sociales des "non-blancs", la publication d'une biographie en langue française de l'intellectuel trinidadien C.L.R James, marxiste et panafricain, est salutaire pour rassembler des luttes qui doivent s'inscrire dans une perspective globale.

C'est par un article publié dans la section blogs du journal en ligne Mediapart (cf lien) que j'ai su qu'il y avait une conférence sur Cyril Lionel Robert (C.L.R) James, qui s'est déroulée mardi 16 février, à la Maison de l'Amérique latine, à Paris, à l'initiative de l'Institut du Tout-Monde. Par conséquent, j'y suis allé, d'autant plus qu'il y avait comme participant Matthieu Renault, professeur à l'Université Paris VIII Vincennes, auteur de la première biographie en langue française de cet intellectuel caribéen, intitulée C.L.R James, la vie révolutionnaire d'un "Platon noir".

Un marxiste noir

Pour ceux qui ne connaissent pas du tout C.L.R James - et vous devez être nombreux dans ce cas, chers lecteurs -, un rappel chronologique s'impose pour le coup. Né en 1901 à Trinidad, alors une colonie britannique des Antilles depuis la Révolution française (occupation pour empêcher l'application de l'abolition de l'esclavage par les révolutionnaires de 1794), James se tourna vers les études, notamment dans les sciences humaines (histoire), tout en s'investissant dans la vie politique de son île. Dans un premier temps, il soutenait une ligne autonomiste assez progressiste (modérée), avant de se radicaliser à partir des années 1930 et sa première installation au Royaume-Uni. L'observation des luttes ouvrières l'amena au marxisme, et plus particulièrement vers le trotskysme (entrisme au sein de l'Independant Labour party, scission du Parti travailliste). D'où une critique violente de la IIIe Internationale (l'Internationale communiste) publiée en 1937 avec son livre World Revolution, 1917-1936: The Rise and Fall of the Communist International, salué par Léon Trotski ou George Orwell entre autres.

Non seulement, il devint marxiste mais dans le même temps, grâce à son compatriote George Padmore, il se rapprocha des cercles panafricains, s'inscrivant désormais dans une démarche indépendantiste, appelant à l'auto-détermination des colonisés, tout en travaillant sur l'histoire des luttes dans les Caraïbes. Ce qui lui permit d'affirmer que le "nègre docile est un mythe". En ce temps-là, il écrivit une biographie du révolutionnaire Toussaint Louverture, qu'il a adaptée en pièce de théâtre, ainsi que la rédaction de son grand œuvre, Les jacobins noirs, retraçant la Révolution haïtienne, qu'il conçoit comme un enchevêtrement avec la Révolution française, selon Renault.

Cette double filiation intellectuelle fait de James un marxiste noir, un hétérodoxe qui bouscule l'orthodoxie marxiste. Après avoir rencontré Trotsky, il se sépara d'une partie de ses idées au moment de la mort du fondateur de l'armée rouge (1940), fondant un courant trotskyste qui déclara que l'URSS était un "Capitalisme d'État" - reprenant le militant communiste français Boris Souvarine, dont James en fit une biographie en anglais -, et non un "État ouvrier dégénéré", s'efforçant le restant de sa vie à articuler les luttes anti-coloniales puis post-coloniales avec la lutte des classes. Homme du XXe siècle, lié à l'influence du marxisme, il mourut en mai 1989 - peu avant la chute du mur de Berlin - au Royaume-Uni, où il s'était de nouveau installé après avoir séjourné aux États-Unis de 1938 à 1953 (expulsion en plein maccarthysme), ou encore un retour à Trinidad pour soutenir le mouvement national du peuple (People's national movement) de son ancien élève, Eric Williams, devenu Premier ministre de la Trinité-et-Tobago.

Écho et distance

Ce qui est frappant dans la présentation faite par Matthieu Renault du philosophe-historien James, c'est l'écho qu'il donne aux intellectuels caribéens francophones (Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas, Édouard Glissant, etc.), mais aussi la distance intellectuelle qu'il peut avoir avec ces derniers. Tout d'abord, pour ceux qui connaissent Césaire ou Glissant, dont une partie d'entre vous, chers lecteurs, il y a un certain parallélisme qui peut se faire sur certains de leurs écrits. Par exemple, le cas de Toussaint Louverture étudié par James sera repris dans les années 1960 par Césaire dans la biographie consacrée à ce révolutionnaire haïtien. Notamment l'idée selon laquelle Louverture, alors gouverneur de Saint-Domingue en 1801-1802, s'était coupé de la révolution populaire par son "caporalisme agraire", puis ayant divisé les noirs avec les métis (ou "mulâtres", terme péjoratif utilisé alors) se sacrifia face à l'expédition coloniale menée par Charles Leclerc, beau-frère de Napoléon Bonaparte (Premier consul esclavagiste).

Mais il y avait une ligne de séparation entre eux, liée au contexte politique. Selon Renault, bien qu'il fut proche de Césaire sur l'idée d'auto-détermination, donc du refus du "fraternalisme" effectué par la gauche occidentale envers les camarades du reste du monde, James n'en demeura pas moins partisan d'une relecture du marxisme de l'intérieur face à du rajout comme le sous-entendrait Césaire dans sa Lettre à Maurice Thorez de 1956, signalant son départ du Parti communiste. De même que Glissant, dans sa pièce de théâtre sur Louverture, en tira un angle totalement opposé à James puisque Glissant tint à accorder moins d'importance à Louverture sur l'événement historique dans lequel il fut un acteur décisif tandis que James en fit une figure centrale.

Décentrer l'histoire

Comme l'indique Matthieu Renault dans son travail sur James, le grand axe dans la vie intellectuelle de C.L.R James, en raison de ses multiples sources, est une critique de l'eurocentrisme, doublée d'un décentrage de l'histoire du monde avec celle de l'Occident, afin de faire découvrir "le rôle des noirs dans le passé, le présent et dans le futur", ce qui l'inscrit en droite ligne de William Edward Burghardt (W.E.B) Du Bois, intellectuel états-unien, panafricain influencé par le marxisme. Ce qui n'est pas sans contradictions! En effet, le travail de James sur l'auto-détermination des colonisés fut lié à sa formation à l'occidentale, ses grandes références philosophiques sont occidentales (Aristote, Jean-Jacques Rousseau, Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Karl Marx, Vladimir Oulianov dit Lénine). D'ailleurs, le surnom de "Platon noir", donné par le London Times dans les années 1980 l'énerva car il ne voulut pas être vu comme une copie noire d'un intellectuel occidental, traduisant encore la matrice coloniale des blancs. D'autant plus que d'être comparé à celui qui défendit l'idée du "philosophe-roi" ne correspondit pas à son état d'esprit. Pourtant, il fut fasciné par la civilisation occidentale, notamment par la Grèce antique, par la démocratie directe, dont il estima que la Caraïbe pourrait servir de lieu de recommencement radical de l'histoire de la civilisation, tellement le capitalisme pousse cette dernière à sa destruction; ainsi que sa passion pour le cricket, dont il consacra son deuxième grand-œuvre, Beyond a Boundary (1963), sport où "les passions sociales et raciales s'expriment car refoulées ailleurs" selon le biographe.

Tout en défendant le concept d'un récit historique au singulier, C.L.R James resta prisonnier de la dialectique "arriérés/avancés", que le marxisme n'a guère dépassé. Néanmoins, James en apporte une singularité en déclarant que les révolutions - paroxysme de la lutte des classes - sont provoquées dans des pays "arriérés" qui font un bond tel qu'ils deviennent (un temps) le mouvement le plus avancé. C'est ainsi qu'il décrivit la Révolution française - ce qui est bien surprenant dans l'ensemble, sauf pour la période allant d'août 1792 à juillet 1794 -, la Révolution haïtienne puis la Révolution russe d'octobre 1917, en raison du fait que les masses, qui ne collectaient que les miettes de l'activité économique de leur pays, se soulevèrent, provoquant un tel torrent qu'il dépasse les frontières nationales et que la classe dominante, réactionnaire, veut endiguer à tout prix. C'est ainsi qu'on comprend par exemple que la France - avec la complicité des États-Unis -, coupa au maximum les vivres d'Haïti dans les années qui suivirent l'indépendance avec l'imposition sous la Restauration d'une indemnité, afin de rembourser les royalistes esclavagistes.

Perspective révolutionnaire

Autre contradiction chez James soulignée par le biographe, c'est le rôle du parti ou du leader politique en fonction des pays et de leurs structures économiques et sociales. Au sujet de l'occident, James pense que les masses sont plus à-mêmes de porter leurs luttes dans une perspective révolutionnaire, sans parti d'avant-garde, ni forcément un leader charismatique. James pensant cela notamment dans son observation des États-Unis avec le mouvement des droits civiques et la personne de Martin Luther King. Par contre, dans les pays colonisés luttant pour leur indépendance, il estime que les masses doivent être coordonnées par un parti, lui-même ayant un leader charismatique pour porter vers la révolution. La figure du grand homme trouve ainsi une grande place chez James, lui qui portait de l'estime, toutefois critique, au sujet de Lénine - "Le plus grand internationaliste de son temps", affirma James - du Ghanéen Kwame Nkrumah ou du Tanzanien Julius Nyerere.

La perspective révolutionnaire chez James est globale, internationalisme oblige, mais doit passer en prime par la traduction du marxisme dans un cadre national. Citant le cas des États-Unis, James utilise la formule suivante: "Pour bolchéviser l’Amérique, il est nécessaire d’américaniser le bolchévisme, [de] le traduire dans des termes américains", ce qui le rapproche d'Antonio Gramsci qui estimait que la conscience nationale-populaire est "une condition de la lutte pour le socialisme". Comme le philosophe italien, James accorde une large place à la culture, à travers le cinéma hollywoodien par exemple.

Lecture salutaire

Toujours est-il que le philosophe-historien trinidadien offre, malgré l'historicisme que ça comporte, une grille de lecture salutaire pour une gauche en perte de références, pourtant encore vivaces, naviguant à vue et ayant oublié son passé. Pour James, les plantations représentaient durant près de 400 ans le "prototype des usines modernes", avec l'esclave comme ancêtre du prolétaire. Ainsi, l'esclavage aurait été la "quintessence du développement capitaliste", aidant à l'accumulation primitive du capital qui, d'après Marx, aurait servi à l'émergence du capitalisme par la classe bourgeoise. D'ailleurs, Eric Williams, élève de James, en fit sa thèse intitulée Capitalisme et esclavage en 1944. Une lecture débattue et considérée comme obsolète de nos jours par la plupart des économistes, mais ô combien importante. Y compris chez Marx, montrant combien le philosophe et économiste allemand était bien éloigné de ceux qui s'inspiraient de lui en Europe, donnant un sens nouveau à sa phrase destinée à son gendre, Paul Lafargue (Afro-descendant de Cuba): "Tout ce dont je sais, c'est que je ne suis pas marxiste."

S'intéresser aujourd'hui à C.L.R James, c'est repartir sur l'internationalisme basé sur des luttes nationales, ce qu'un Frédéric Lordon a l'air, consciemment ou non, de s'y inscrire. Remettre en perspective l'histoire des mouvements d'auto-détermination des "racisés", en Occident ou ailleurs. Qu'ils soient vus comme des forces d'appoint pour les militants "non-racisés" de gauche et non de facto comme des "alliés objectifs" de la droite et de l'extrême-droite, montrant ainsi un fraternalisme condescendant qui fait la politique du pire en réalité. Rebâtir un socle anti-impérialiste solide, dans un contexte de néocolonialisme sournois, poussant à l'émigration dans les pays en développement et dans la xénophobie aliénante du côté des pays développés. Enfin, cela doit signifier que l'ouverture vers les jeunes français "racisés" n'est pas seulement du "marketing politique", mais une promotion de revendications qui paraissent communautaristes selon le mainstream. Or, elles s'inscrivent dans un cadre global de luttes qui ne demandent qu'à s'articuler, tout en gardant de l'autonomie, afin de ne pas se marcher dessus. Et c'est ça que défendit en son temps C.L.R James, comme le décrit Renault.

Pour en savoir plus:

C.L.R James, la vie révolutionnaire d'un "Platon noir", par Matthieu Renault, La Découverte, 2016

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