Mai 68 aux multiples facettes

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Medya Atölyesi

Photo: Medya Atölyesi

Le mouvement du mois de Mai 68 célèbre son 50e anniversaire, avec des articles et des expositions sur cet événement particulier dans l'histoire de France contemporaine. En dépit des nombreuses avancées sociales obtenues sur la fin du mouvement ou quelques années plus tard, le temps long laisse un arrière-goût amer, peut-être en raison du fait que des figures de Mai 68 se sont droitisées à fond, abandonnant leurs idéaux de jeunesse.

"Ils se souviennent du mois de Mai/D'un sang qui coula rouge et noir/D'une révolution manquée/Qui faillit renverser l'histoire" chantait Renaud dans Hexagone. Il sait de quoi il parle vu qu'il était parmi les manifestants de ce mouvement, fêtant notamment ses 16 ans en occupant la Sorbonne, le 11 mai 1968. Un mois qui a marqué les esprits en France, même si ce mouvement n'était pas uniquement dans l'Hexagone. En tout cas, le pouvoir de Charles De Gaulle vacillait et le retour du général, le 30 mai 1968, avec une manifestation de ses partisans, marqua la reprise en main de l'exécutif face à la masse des étudiants et des salariés grévistes, puis de nouvelles élections législatives actant l'occasion manquée pour la gauche d'accéder au pouvoir.

Plusieurs Mai 68

Une des premières choses à dire sur Mai 68, c'est que ce mouvement était loin d'être unifié au départ, et qu'il a connu différentes phases. Premièrement, le mouvement des étudiants, initié le 22 mars à Nanterre et exporté à la Sorbonne à partir du 3 mai, avec des visages au départ inconnus, devenus vite des figures de proue comme Daniel Cohn-Bendit, surnommé "Dany le rouge", par exemple. Ces étudiants, symboles du baby-boom, génération née peu après la fin de la Seconde guerre mondiale, ayant grandi dans une atmosphère culturelle en plein changement, avec le rock'n'roll, ayant accès à la consommation de masse, arrivant massivement dans les facs, étaient imprégnés de contre-culture et prenaient comme références la Chine de Mao Zedong ou Che Guevara, mort en octobre 1967. De quoi faire donner des sueurs froides aux gaullistes, aux conservateurs, face à des agités qui se revendiquaient alors d'idées communistes, anarchistes, mais aussi le Parti communiste (PC), qui considérait ces étudiants comme des petits-bourgeois luttant contre les intérêts des travailleurs. D'ailleurs, la Confédération générale du travail (CGT), syndicat proche du PC affichait le même dédain envers le mouvement étudiant.

Néanmoins, après les barricades dans le quartier latin des 10 et 11 mai, les salariés suivent les étudiants, faisant entrer Mai 68 dans une seconde phase qu'est la grève générale. Et ce sont les bases syndicales qui ont pris les devants car comme évoqué ci-haut, les directions des syndicats, comme celles de la CGT ou de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), affichaient un certain mépris envers le mouvement étudiant. Du coup, elles se retrouvent contraintes à se joindre au mouvement car dépassées par leur base. En conséquence, l'économie française, en pleine période des "Trente glorieuses" se trouve paralysée, avec des millions de salariés grévistes. À l'apogée du mouvement, 10 millions de grévistes étaient estimés. Face à ça, le gouvernement de Georges Pompidou tenta de négocier avec les syndicats, parvenant aux accords de Grenelle le 27 mai 1968, avec une hausse du salaire minimum de 35%, une hausse des autres salaires de 10%. Cela étant le terme "accords" est vu comme trompeur car l'ensemble des parties prenants n'a pas reconnu le contenu des négociations. Enfin, Mai 68 était une occasion de remettre profondément en cause le pouvoir de Charles De Gaulle président de la république, ainsi que les institutions de la Ve République, avec une gauche réformiste qui souhaite saisir l'occasion en portant Pierre Mendès-France, une figure tutélaire, et un PC qui veut garder son hégémonie à gauche en voulant tirer les marrons du feu, tant De Gaulle n'arriva pas à contenir la "chienlit" qui le fit vaciller. Mais le retour en France du général le 30 mai changea la donne et la droite put reprendre l'offensive.

Héritage multiple

Comme de l'eau a coulé sous les ponts, la question est de savoir quel est l'héritage de Mai 68, 50 ans après? Déjà, il faut affirmer que l'héritage de Mai 68 est multiple pour plusieurs raisons. Les personnalités marquantes de Mai 68 - Cohn-Bendit, Romain Goupil, Alain Gesmar, etc. - ont abandonné leurs références communistes ou anarchistes pour suivre progressivement les thèses libérales-conservatrices. De quoi donner raison au sociologue anarchiste Jean-Pierre Garnier qui affirme que Pompidou et d'autres avaient empêché De Gaulle d'envoyer les parachutistes du général Massu à la Sorbonne car il ne fallait s'en prendre aux futures élites de la nation, considérant que ces étudiants-là allaient vite rentrer dans le rang, en écho à cette phrase de Winston Churchill: "Si vous n'êtes pas libéral à vingt ans, c'est que vous n'avez pas de cœur; si vous n'êtes pas conservateur à quarante ans, c'est que vous n'avez pas de cervelle". De même que la figure de Conh-Bendit symbolisera aux yeux du sociologue communiste Michel Clouscard le "libéral-libertaire" qui souhaite une liberté accrue en affaire de mœurs, de culture, mais qui défend le libéralisme contre toute alternative qui ressemblerait à du communisme.

Mais d'autres pans de l'héritage de Mai 68 sont là. L'anti-impérialisme avait un certain écho en Mai 68, car nombre de militants s'étaient opposés à la guerre d'Algérie, terminée en 1962, en défendant l'indépendance des algériens, ou encore une opposition à l'impérialisme états-unien, englué dans la guerre du Vietnam, comme l'était la France dans cette région du monde dans les années 1950. L'occasion aussi de rappeler qu'un auparavant, en mai 67, un mouvement social important avait eu lieu en Guadeloupe, violemment réprimé par les forces de l'ordre (social). Donc, plusieurs soixante-huitards avaient une certaine expérience des mouvements sociaux. Autre héritage, une prise en considération accrue du féminisme, avec le mouvement de libération des femmes se développant de manière non-mixte - clin d'œil ironique à celles et ceux qui s'offusquent de la non-mixité de réunion de non-blancs - pour porter ensuite des sujets que les féministes considèrent comme importants tels le droit à l'avortement, à une époque où cette pratique était condamnée. L'héritage éducatif est la partition des universités parisiennes, mais aussi la fondation de l'université de Vincennes, au départ une fac autogérée et à l'écart de Paris, afin que les éléments les plus "gauchistes" soient concentrés en cet endroit. Et c'est encore le cas aujourd'hui, bien qu'elle ait été réintégrée dans la numération des facs parisiennes sous le nom de Paris 8. De même que comme les soixante-huitards, notamment les intellectuels, ont eu une descendance, celle-ci reste marquée, souvent négativement, par l'événement et les conséquences pratiques dans le quotidien de leurs parents, comme l'indique un article du site Slate (cf lien).

Une autre époque

Mai 68 est, en fait, le symbole d'une autre époque. Déjà, c'était l'apogée des "trente glorieuses", comme évoqué tantôt, où le taux de croissance économique était en moyenne de 5% par an. C'était l'apogée du syndicalisme, avec des centrales comme la CGT, la CFDT qui comptaient des centaines de milliers, voire des millions de syndiqués dans leurs rangs, formant un vivier actif et où des propositions d'alternatives étaient portées par les bases, comme l'autogestion, avec l'exemple de l'usine Lip autogérée en 1973, en raison de la présence de la CFDT dans l'entreprise. C'était une période où le chômage de masse n'existait pas, où les jeunes, même en n'ayant pas le bac, étaient immédiatement embauchés car il manquait du personnel dans les firmes. Enfin, c'était une période où l'État intervenait fortement dans la sphère économique, avec une dose de planification, mais aussi des entreprises anciennement privées alors nationalisées comme les Charbonnages de France ou la régie Renault par exemple, dans un contexte où le capitalisme occidental avait affaire à la concurrence du bloc soviétique, acceptant un compromis de classe afin d'éviter une bascule dans ce qui était présenté comme le communisme.

50 ans après, la situation est tout autre. Le bloc soviétique n'existe plus. Donc l'État est moins incité à intervenir dans l'économie, à travers des privatisations, ou bien doit servir l'intérêt de la classe dominante, comme avant la Libération. La croissance économique est bien plus faible car les ressources de la Terre affichent leurs limites. Des crises économiques se multiplient sur les 40 dernières années, faisant ressurgir un chômage de masse, qui est nécessaire pour le maintien du capitalisme selon la pensée de Karl Marx, qui garde encore un sens. Le syndicalisme s'effondre car les effectifs syndicaux étaient surtout concentrés dans le secteur industriel, que ce pan de l'activité économique a été massivement délocalisé depuis les années 1980 et que le secteur des services, devenu majoritaire, est très atomisé, empêchant toute coordination des dominés, des exploités, dans une force syndicale. De quoi crier haro sur les syndicats. Faut-il penser, en vérité, que Mai 68 ait été une contre-révolution parfaite? Ce n'est pas impossible vu les évolutions postérieures.

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