Quand le Brésil tend à virer à l'extrême-droite, avec Jair Bolsonaro en tête

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/CANAL do ALONSO

Photo: Flickr/CANAL do ALONSO

Sorti en tête du premier tour de l'élection présidentielle avec 46,03% des voix, le candidat du Parti social-libéral affrontera Fernando Haddad, candidat du Parti des travailleurs et vu l'avance du premier sur le second, il faudrait un retournement de situation extraordinaire pour que le candidat d'extrême-droite ne soit pas élu président de la république fédérale brésilienne.

Le sentiment de gueule de bois prédomine pour plusieurs esprits, ce lundi 8 octobre, en voyant les résultats du premier de l'élection présidentielle au Brésil. En effet, la veille, le premier tour montre un duel entre Jair Bolsonaro, du Parti social-libéral (PSL, extrême-droite) et Fernando Haddad, du Parti des travailleurs (PT, centre-gauche, gauche). Mais surtout, l'écart entre les deux candidats pour le second tour semble abyssal, avec 46,03% des voix pour Bolsonaro, contre 29,28% pour Haddad (cf lien n°1). Le tout avec une abstention de 20,32%, rendant la légitimité du candidat sorti en tête encore plus forte, même si cette abstention est légèrement plus élevée qu'au premier tour en 2014 (18,39%).

Une campagne violente

Toujours est-il que la campagne présidentielle a été pour le moins violente entre les différentes formations politiques, où des agressions, voire tentatives de meurtre ont eu lieu. Que ce soit contre la gauche, et notamment le PT, où des caravanes du parti, quand Luiz Inácio Lula da Silva - ancien président de la République brésilienne (2002-2010) - se portait candidat, essuyèrent des tirs, faisant plusieurs blessés par les militants, ou contre la droite et l'extrême-droite, avec Bolsonaro poignardé en pleine rue durant un bain de foule, le 6 septembre dernier. Ce qui aurait d'ailleurs aidé le candidat d'extrême-droite à accroitre sa popularité, quand bien même s'il mimait des gestes de tirs envers ses opposants, notamment ceux de gauche, rappelant combien l'ancien militaire est un nostalgique de la dictature militaire que connût le Brésil de 1964 à 1985. Et quelque part, ce genre d'intentions a été précédée par des faits, avec pour sinistre exemple l'assassinat de Marielle Franco, conseillère municipale de Rio de Janeiro et militante du Parti socialisme et liberté (PSOL, gauche), le 14 mars dernier. Un assassinat d'autant plus révélateur de la violence qui s'accroit au Brésil qu'elle révèle combien le racisme institutionnel est ancré dans les instances de pouvoir, formant un couple infernal avec le capitalisme, n'hésitant pas à voir une femme noire et lesbienne comme Franco se faire assassiner sous la sourde complicité des forces de l'ordre (social). Et vu que le programme de Bolsonaro se veut être ultra-sécuritaire, il y a fort à craindre que des assassinats comme celui de Franco pourraient se multiplier à l'avenir, si le candidat du PSL gagne l'élection puis dispose d'une majorité au Parlement, vu que des élections législatives se tiennent en même temps.

La violence peut être également institutionnelle, à travers la condamnation de Lula à 12 ans de prison pour corruption passive et blanchiment d'argent dans le cadre de l'affaire Petrobas, où la compagnie pétrolière publique aurait financé des personnalités politiques de tous bords, dont Lula puis sa successeuse Dilma Rousseff, qui fut d'ailleurs victime d'un Coup d'État par Michel Temer à l'été 2016, suite à son implication dans le scandale Petrobas. La confirmation de la condamnation de Lula visait clairement à l'empêcher de se faire élire une troisième fois président. Et ce, d'autant plus que les intentions de vote le plaçaient comme favori, et donc capable de battre Bolsonaro. Du coup, à contrecœur, le PT défendit Haddad, alors colistier de Lula, à être le candidat du parti pour la présidentielle et selon des observateurs, la prise de distance de Haddad sur le cas de Lula, notamment l'absence d'affirmation d'une grâce de Lula en cas de victoire de Haddad et du PT, ne semblent pas être productives. Puis, comme souvent en Amérique latine, le charisme personnel compte et Haddad semble être moins charismatique que Lula. Ce qui n'est pas chose aisée.

La revanche libérale-conservatrice

J'évoquais tantôt le couple capitalisme-racisme institutionnel au Brésil, souvent présenté comme le pays du métissage, où les non-blanc(he)s pourraient connaître une élévation sociale, avec une culture multiple qui ne serait pas discriminante envers toutes les composantes de la population brésilienne. Une image d'Épinal en somme. En tout cas, les capitalistes comptent là-dessus pour masquer le racisme institutionnel dont ils sont les porteurs. Pour preuve, les milieux d'affaires ne cachent pas leur soutien à Bolsonaro en raison de la politique d'austérité qu'il compterait mener une fois au pouvoir, tout en renforçant les forces de l'ordre (social) au nom de la lutte contre la violence, les trafics et les favelas (cf liens n°2, n°3, n°4). De quoi se dire que l'État a tendance à redevenir un agent au service du Capital. Sans compter des projets de privatisation et de la mise en place d'un régime de retraites par capitalisation, pilotés par le conseiller économique de Bolsonaro, Paulo Guedes, économiste formé à l'École de Chicago, centre de la pensée néolibérale avec des figures (mortes) telles Milton Friedman, Gary Becker, etc. dont la concrétisation au Chili durant la dictature d'Augusto Pinochet (1973-1990) fut de sinistre mémoire.

D'ailleurs, on se retrouve dans une atmosphère de revanche libérale-conservatrice dans l'Amérique latine des années 2010. Après une décennie 2000 où la gauche latino-américaine était majoritaire dans presque tout le sous-continent, excepté notamment la Colombie, ça marquait également une défiance envers l'impérialisme états-unien, symbolisée par le refus du Brésil de Lula, de l'Argentine de Nestor Kírchner, ou encore du Venezuela de Hugo Chávez au projet états-unien de zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) dans le milieu des années 2000. Une période qui semble être révolue car la crise du capitalisme néolibéral de 2008 n'a pas épargné l'Amérique latine, avec une dette publique qui s'est accrue et des difficultés à pouvoir réduire les inégalités. Un terreau idéal pour les libéraux-conservateurs latino-américains pour reprendre la main, comme Mauricio Macri en Argentine depuis 2015 ou Temer, après son Coup d'État contre Rousseff il y a deux ans. Et avec Donald Trump au pouvoir aux États-Unis, il y a de quoi leur donner des ailes macabres et la gauche latino-américaine se retrouve sur la défensive, après avoir mené une offensive victorieuse dans la décennie précédente.

Attention à la sclérose pour la gauche latino-américaine car elle s'exposerait à un rendez-vous unique avec la faucheuse capitaliste.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article