Le pouvoir carbure dans la déconnexion face aux gilets jaunes

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/filou

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L'annonce d'un moratoire sur la hausse de la taxation des carburants par le Premier ministre Édouard Philippe sera bien insuffisante pour calmer les gilets jaunes dont l'évolution au cours des deux dernières semaines montre un phénomène de remise en cause du pouvoir, voire du régime de la Ve République.

Décidément, le pouvoir exécutif se trouve être à côté de la plaque ou constamment en retard face aux gilets jaunes qui le déstabilisent. Ce mardi 4 décembre, même si la réunion avec une délégation des gilets jaunes a été annulée, le Premier ministre Édouard Philippe a annoncé un moratoire sur la hausse de la fiscalité sur les carburants, qui a été le point de départ de la contestation lancée par les gilets jaunes depuis octobre sur le net, concrétisée par des manifestations et des blocages d'axes routiers depuis le samedi 17 novembre. Ce moratoire sera d'une durée de six mois. Le Premier ministre annonce, dans la foulée, un gel de la hausse des prix du gaz et de l'électricité au 1er janvier 2019. En tout cas, l'objectif visé est de calmer les esprits, d'apaiser les tensions qui ont été visibles samedi 1er décembre, notamment à Paris, autour de l'Arc de Triomphe, dans les quartiers bourgeois de la capitale.

Carotte et bâton rompus

En clair, le pouvoir joue du procédé usuel de la carotte et du bâton. Sauf qu'il agite la carotte après avoir envoyé le bâton contre les gilets jaunes. Ça pue l'amateurisme au sein du pouvoir. En effet, cette solution proposée par le Premier ministre aurait dû être mise sur la table dès le 18 novembre, au lendemain de la première journée de manifestation du mouvement. Or, durant ces deux dernières semaines, le gouvernement déclarait à maintes reprises qu'il "maintiendrait le cap", et même, après la manif du 1er décembre, où plusieurs dizaines de blessé(e)s et plusieurs centaines de personnes interpellées sont à signaler, la question du rétablissement de l'État d'urgence commençait à se poser. Par conséquent, ce moratoire est juste insuffisant pour des gilets jaunes qui sentent bien que la carotte et le bâton sont rompus et qu'en s'étant pris des tirs de flashball, des grenades ou gaz lacrymogène comme aucun autre mouvement social ces 20 dernières années, voire depuis Mai 68, ça marque leurs esprits et les radicalise.

D'ailleurs, les mass media audiovisuels relaient volontiers la parole de l'ordre social. Par exemple, l'émission "C à vous" sur France 5, lundi 3 décembre, avait invité un policier membre du Syndicat des commissaires de la police nationale, et diffusait des images des violences contre des CRS sur la place de l'Étoile, permettant à ce policier de s'indigner face à la "lâcheté" des manifestants. Mais pas d'image diffusée dans cette émission sur la violence des CRS envers un jeune dans la soirée du 1er décembre, sur Paris, dont une enquête vient d'être ouverte par le parquet de Paris (cf lien n°1), et donc pas de réaction du policier invité face à la "lâcheté" de ses collègues CRS. Et ce genre de traitement biaisé de l'information ne peut que renforcer la défiance des gilets jaunes envers les journalistes. Quand bien même les reporters allant sur le terrain, dont les conditions matérielles d'existence sont similaires à nombre de gilets jaunes, prendraient à la place des journalistes et éditorialistes courant les plateaux audiovisuels et bien placés dans la presse écrite, qui se permettent, eux, d'afficher leur dénigrement sans vergogne et utilisant leurs confrères et consœurs précaires comme "boucliers humains".

Et on pourrait rajouter d'autres violences policières, comme à Marseille, où une dame de 80 ans a été mortellement blessée par un éclat de grenade lacrymogène (cf lien n°2), ou des tirs de flashball faisant des blessés tant du côté des gilets jaunes que du côté des journalistes (cf liens n°3, n°4). D'ailleurs, une des meilleures analyses sur la violence provient de... Palema Anderson. L'actrice canado-états-unienne s'est fendue de plusieurs tweets, lundi 4 décembre, mettant en comparaison la violence des gilets jaunes à celle des institutions de la république française, dont la police. Le tout avec une tonalité qui, si on soupèse, correspond à du marxisme. Signe que 200 ans après sa naissance, Karl Marx est encore bien utile.

Traduction: Je méprise la violence... mais qu'est-ce que la violence de ces gens et ces voitures luxueuses brulées, comparées à la violence structurelle des élites françaises et mondiales? Au lieu d'être hypnotisé par les images d'incendies, nous devons nous poser la question: d'où ça vient...? Et la réponse est: ça vient des tensions croissantes entre l'élite métropolitaine et la pauvreté rurale, entre les politiques représentés par Macron et les 99% qui en ont marre des inégalités, pas seulement en France, mais partout dans le monde. La véritable question est si la désobéissance peut être constructive, est-ce que le jour d'après, les progressistes en France et dans le monde entier peuvent utiliser cette énergie si, au lieu de la violence, nous avons des images de construction de sociétés égales et égalitaires?

Jonction

Cette déconnexion entre le pouvoir et les gilets jaunes est d'autant plus flagrante qu'avant cette annonce imminente d'un moratoire sur la hausse de la taxation des carburant, les gilets avaient fait savoir leurs revendications par communiqué sur les réseaux sociaux, dépassant largement la question de la fiscalité sur le carburant et dénonçant, de fait, la politique économique du pouvoir qui favorise une classe sociale, la bourgeoisie, au détriment d'une autre. Et la répression qui est opérée renforce l'envie des gilets jaunes de continuer la lutte, qui s'inscrit en-dehors du cadre classique des mouvements sociaux aux yeux des forces de l'ordre social, profondément désemparées face à ce phénomène. Et quelque part, le mode d'action des gilets jaunes, notamment sur Paris, correspond à une manif sauvage de grande ampleur, tel que pouvait l'espérer certain(e)s membres de Nuit debout, qui lançaient à quelques occasions des manifs sauvages au printemps 2016 sans grande réussite, vue la répression menée par les CRS et les gendarmes. Mais là, l'ampleur est telle que des syndicats de flics en appellent à l'armée pour contenir le mouvement dans l'Hexagone, comme c'est le cas sur l'île de la Réunion depuis le 22 novembre dernier. Enfin, même des préfets tirent la sonnette d'alarme, pointant du doigt un pouvoir qui s'est coupé "de la France des braves gens" et parlant d'une situation "insurrectionnelle", voire "pré-révolutionnaire", en référence à la Révolution française (cf lien n°5).

Par ailleurs, les gilets jaunes tendent à faire jonction avec d'autres forces sociales. En premier lieu, les syndicats. Même si les gilets jaunes ont, dès le début, affiché des distances avec les centrales syndicales et les directions confédérales ont montré leur méfiance réciproque, un rapprochement s'est opéré, voire concrétisé, le 1er décembre, avec des cortèges syndicaux rejoignant des gilets jaunes comme à Toulouse par exemple, ou bien se préparant à marcher ensemble samedi 8 décembre à Albert (Somme).

D'autres mouvements ne sont pas en reste. Les quartiers populaires comptent prêter main forte aux gilets jaunes, avec l'exemple du Comité Adama, du nom d'Adama Traoré, mort suite à une interpellation de la gendarmerie le 19 juillet 2016, qui est allé défiler sur Paris le 1er décembre, pour souligner combien les difficultés et la colère envers le pouvoir actuel sont communes, quel que soit le lieu où l'on habite (cf lien n°6). Enfin, ces derniers jours, des lycéen(ne)s se mettent à bloquer leur bahut et à s'inscrit dans les pas des gilets jaunes, avec des problématiques qui leur sont propres, notamment sur le programme Parcoursup, chargé de l'orientation des élèves après le bac.

De quoi se demander si ce n'est pas une crise du régime de la Ve République, dont l'âge de 60 ans pourrait être une incitation à l'envoyer à la retraite.

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