Une tragi-comédie congo-zaïroise

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/MONUSCO Photos

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La révélation de fuites de documents issus de procès-verbaux de la Commission électorale nationale indépendante donnerait Martin Fayulu vainqueur de l'élection présidentielle en République démocratique du Congo, contrairement aux résultats provisoires proclamant Félix Tshisekedi vainqueur. De quoi faire monter la tension dans le pays le plus peuplé de la francophonie.

Et si tout cela n'était qu'un simulacre de démocratie, orchestré par le clan de Joseph Kabila et manœuvré par la Commission nationale électorale indépendante (CENI)? Cette question se pose ces derniers jours, en raison d'une fuite de documents de la CENI, révélés par le Financial Times, TV5 Monde et RFI indiquant que Martin Fayulu serait en fait le vainqueur de l'élection présidentielle en République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre) du 30 décembre 2018, avec plus de 60% des voix selon les documents en question, et non Félix Tshisekedi, proclamé vainqueur avec 38,57% des voix selon les résultats provisoires annoncés par la CENI dans la nuit du 9 au 10 janvier dernier (cf liens n°1, n°2).

Recomptage exigé

En réaction, l'ancienne majorité présidentielle, et le camp de Tshisekedi considèrent qu'il s'agit de "spéculation", voire "d'acharnement", orchestré notamment par la Conférence épiscopale du Congo (Cenco), qui avait mis la pression sur la CENI pour que cette dernière révèle le nom du vainqueur de la présidentielle (cf lien n°3). Mais la Cenco n'est pas la seule à mettre la pression. Les pays voisins de la RDC, notamment la Zambie, qui préside la Communauté de développement d'Afrique Australe (SADC), avaient lancé un communiqué appelant à un recomptage des voix pour "rassurer les gagnants et les perdants" ainsi que la formation d'un "gouvernement d'union nationale". Néanmoins, lundi 14 janvier, un rétropédalage s'est fait sur la question du recomptage, en appelant au respect de la "souveraineté" et des procédures légales en RDC (cf lien n°4). En tout cas, ces propos peuvent motiver Fayulu et ses partisans, qui ont lancé des démarches de recomptage auprès de la Cour constitutionnelle, seule institution habilitée à statuer sur cette question.

Cohabitation? Annulation globale des résultats?

Au cas où les résultats recomptés et définitifs confirmeraient soit la victoire de Tshisekedi, soit l'élection de Fayulu à la présidence de la république, il reste encore à savoir comment comptent-ils réagir face aux résultats des législatives, qui se sont déroulées le même jour. Or, selon les résultats provisoires annoncés par la CENI, les pro-Kabila, réunis sous la coalition Front commun pour le Congo, auraient entre 261 et 288 sièges sur 485 - en attendant 15 sièges du côté de Butembo, Beni et Yumbi -, soit une forte majorité; tandis que la coalition Lamuka, défendant Fayulu, compterait 94 députés; bien plus que la coalition Cap pour le changement, défendant Tshisekedi (46 députés) (cf lien n°5).

Si Tshisekedi semblerait s'accommoder de mener une cohabitation, ou une coalition avec les partisans de Kabila, il n'en est pas de même pour Fayulu, qui entendra également contester auprès de la Cour constitutionnelle les résultats des législatives. Imaginons que la Cour constitutionnelle, après recomptage des voix pour l'ensemble des élections du 30 décembre - présidentielle, législatives, provinciales -, proclame Fayulu vainqueur de la présidentielle et la coalition pro-Kabila gagnante des législatives. Est-ce que Fayulu accepterait de faire une cohabitation? Ce n'est pas sûr.

Et si jamais des irrégularités sont prouvées de manière massive, les élections sauraient aussitôt invalidées. Et par voie de conséquence, qui resterait au pouvoir? Kabila! C'est dire si la CENI porte une lourde responsabilité dans la situation actuelle au Congo-Zaïre (cf lien n°6).

Embarras des compagnies minières

Pour autant, le scénario d'une victoire de Fayulu pourrait bien rassurer plus d'un. Au niveau diplomatique, les pays occidentaux y trouveraient un interlocuteur qui semblerait leur inspirer confiance et la sortie curieuse du ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, sur les résultats provisoires annoncés, peut laisser un arrière-goût impérialiste très amer pour certain(e)s congolais(es). Mais c'est surtout les compagnies minières qui se réjouiraient d'une telle issue. Selon l'agence Reuters (cf lien n°7), les compagnies minières sont embarrassées de l'annonce de la victoire de Tshisekedi, dont le parti qu'il dirige, l'Union pour la démocratie et le progrès social, a historiquement défendu une logique plus interventionniste, plus étatique, dans l'exploitation des ressources minières du pays, notamment le cobalt et le coltan, des minerais stratégiques, et des compagnies minières craignent que Tshisekedi veuille réviser le code minier, modifié en 2018, dans lequel le taux de redevance des sociétés envers la puissance publique est passé de 2% à 10% pour les minerais "stratégiques". Fayulu, qui compte dans ses alliés, Moïse Katumbi, ancien gouverneur de la province minière du Katanga, inspire davantage confiance auprès de ces affairistes internationaux - occidentaux ou émergents - soucieux de garder la mainmise sur le sous-sol congo-zaïrois, le plus important au monde selon certains économistes et observateurs avisés.

En tout cas, les congo-zaïrois, notamment les mineurs, ne voient pas la couleur du potentiel économique énorme de leur pays, tant la pauvreté y dégouline de toutes parts. Une situation qui doit attrister, de là où il se trouve, Patrice Lumumba, héros de l'indépendance du 30 juin 1960, premier Premier ministre de l'histoire du Congo-Zaïre, assassiné par des rebelles katangais et des soldats belges le 17 janvier 1961.

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