Et tout le monde veut se payer un(e) journaliste

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Patrice CALATAYU

Photo: Flickr/Patrice CALATAYU

À l'approche d'une dixième journée nationale de manifestation des gilets jaunes, la question du traitement médiatique se pose, d'autant plus que des journalistes deviennent des cibles pour certains gilets jaunes et (surtout) pour les forces de l'ordre.

Les journalistes sont sur des charbons ardents avec le mouvement des gilets jaunes. Depuis le début du mouvement, des cas d'agressions, de violences envers des journalistes ont été recensés dans les mass media et sur les réseaux sociaux, ces dernières semaines, signe de l'animosité qui règne par rapport au secteur de la presse et à ses principaux acteurs. Derniers exemples en date, l'agression d'un reporter à Pau, de journalistes de LCI à Rouen, ou de menaces de viol d'une journaliste de La Dépêche du Midi à Toulouse, lors de la journée de manifestation du 12 janvier (cf lien n°1).

#Payetoiunjournaliste

Et cette tension n'est pas tellement prête à retomber entre journalistes et citoyen(ne)s qui sont gilets jaunes ou qui ont de la sympathie pour le mouvement, en dépit d'initiatives d'échanges comme le groupe #Payetoiunjournaliste lancé sur Facebook. Pour y être moi-même dans ce groupe, je remarque, avec tristesse, qu'un dialogue de sourds se fait entre les parties prenantes et qu'il est rare de trouver des propos constructifs et apaisés. Mais c'est signe de certaines choses. D'abord, la méfiance absolue des citoyen(ne)s envers les médias est profondément ancrée et s'y exprime volontiers, en accusant volontiers les journalistes, notamment celles et ceux qui travaillent dans des médias mainstream, d'être soit à la solde du pouvoir, soit des gauchistes, soit des privilégiés au niveau salarial et fiscal, etc. Ensuite, comment certain(e)s journalistes renvoient la balle à leurs détracteurs/détractrices sur leur consommation limitée des médias, leur méconnaissance des conditions de travail dans la presse, très volatiles, etc.

Entre les deux, on pourrait dire auprès des non-journalistes que les idées reçues sur les journalistes sont éloignées que ce qui s'y passe au quotidien (cf lien n°2); qu'une bonne partie des journalistes en France, voire la majorité, n'a pas la carte de presse car les conditions d'obtention et de renouvellement sont liées au revenu, ce qui fait que les pigistes ont des difficultés importantes à l'obtenir et que des journalistes qui seraient également des producteurs peuvent difficilement y prétendre; et que critiquer les mass media sans chercher à s'informer ailleurs - quitte à payer un abonnement pour des médias alternatifs -, est contradictoire, voire schizophrène. Mais du côté des journalistes, l'auto-critique doit se faire encore davantage, notamment dans la production d'information, en remettant en cause une logique quantitativiste mortifère pour la qualité de l'information puis envers les journalistes de plateau télé ou les éditorialistes, qui agissent en girouettes sans se rendre compte des conséquences de leurs propos; d'ouvrir des conférences de rédaction à des non-journalistes pour qu'ils puissent comprendre comment ça se passe, voire s'ils ont des idées de sujets à faire valoir; ou de tirer la sonnette d'alarme sur la question du pluralisme dans la presse, qui est menacé ces dernières années avec la concentration de journaux aux mains d'un petit nombre d'actionnaires, des affairistes du reste, où les journalistes y ont un pouvoir faible.

Traitement biaisé

Puis il y a le traitement des violences observées. Il est juste d'informer que certaines personnes issues des gilets jaunes s'en prennent à des journalistes et qu'il faut condamner absolument cette lâcheté. Et ce, d'autant plus que les journalistes qui sont sur le terrain ont généralement un niveau de revenu équivalent, voire peut-être plus faible que celui des gilets jaunes manifestant dans les grandes villes ou bloquant des ronds-points. Pour autant, il est malhonnête, intellectuellement, d'accuser tous les gilets jaunes de vouloir atteindre à l'intégrité physique de tous les journalistes. Factuellement parlant, des témoignages et des vidéos indiquent que la majorité des gilets jaunes tient à protéger les journalistes qui viennent observer, faire des reportages en manif ou sur un rond-point, puis certains journalistes sont fortement appréciés des gilets jaunes. C'est le cas de Rémy Buisine (Brut), qui réalise des lives de manifs, comme il l'avait fait au printemps 2016 lors de Nuit Debout, ou de Vincent Lapierre, un ancien proche du militant d'extrême-droite Alain Soral, avec qui il aurait coupé les ponts récemment.

D'ailleurs, jusqu'à récemment, la question des violences était uniquement traitée dans les mass media que sous l'angle de la violence des gilets jaunes, des "casseurs", relayant ainsi ce que dit le pouvoir. Mais du coup, ça minore les violences policières à l'égard des gilets jaunes, qui relèvent du jamais vu depuis quelques décennies en France. Et par conséquent, ça botte en touche les violences policières à l'égard des journalistes, comme le rappelle des communiqués d'Amnesty international et de Reporters sans frontières en décembre dernier, indiquant combien les journalistes sont pris pour cible par les forces de l'ordre social qui leur confisque leur matériel professionnel, ainsi que tout moyen de protection (cf liens n°3, n°4).

Ce genre de traitement biaisé de l'information, décidé par la hiérarchie éditoriale, devient une source d'alimentation de tensions entre des journalistes de terrain qui font le boulot de manière loyale et des manifestants qui se disent qu'on pourrait les dénigrer sur leur dos en ne leur donnant que peu de temps la parole, tout en se faisant de l'audience. Ce sont surtout les médias audiovisuels qui sont dans le collimateur, à savoir BFMTV, CNews, Franceinfo, LCI, TF1, France 2, France 3, etc. Et ce n'est pas sans raison, avec l'exemple de France 3 qui censure une pancarte anti-Macron par exemple.

C'est dire si le chemin vers la réconciliation entre le lectorat et les journalistes risque d'être (très) long, mais n'est pas impossible non plus.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article