Julian Assange arrêté et probablement envoyé aux États-Unis

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Mutai Kips

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L'arrestation du fondateur du site WikiLeaks à l'ambassade d'Équateur au Royaume-Uni et sa fort probable extradition vers les États-Unis sonnent comme une défaite de la liberté de la presse, à l'heure où les pouvoirs (politique, économique, etc.) tentent de verrouiller toute information qui leur paraitrait compromettante pour leurs intérêts.

"Les images de l'ambassadeur d'Équateur invitant la police secrète du Royaume-Uni à l'ambassade pour traîner un journaliste - qu'on aime ou pas - récompensé d'un prix, hors de l'ambassade, vont finir dans les livres d'histoire. Les critiques d'Assange vont applaudir, mais c'est un moment sombre pour la liberté de la presse". Ces mots sont d'Edward Snowden, ancien agent des services d'espionnage des États-Unis (National security agency, NSA) devenu lanceur d'alerte depuis ses révélations en 2013 sur les pratiques d'espionnage de la NSA dans le monde. Ils font suite à l'arrestation, ce jeudi 11 avril, de Julian Assange, informaticien et cybermilitant australien, fondateur du site WikiLeaks, connu pour avoir révélé de multiples documents sur les agissements de dirigeants ou d'institutions comme l'armée états-unienne par rapport à la guerre en Afghanistan ou en Irak par exemple. Assange, recherché pour ces fuites de documents, puis accusé de viol par deux femmes suédoises, vivait reclus depuis 2012 dans l'ambassade d'Équateur à Londres, sachant qu'il avait également un mandat d'arrêt britannique pouvant l'arrêter à tout moment où il sortirait de l'ambassade.

Volte-face équatorienne

Justement, l'Équateur en eût assez d'héberger Assange et l'ambassadeur à Londres a autorisé la police à entrer dans le bâtiment, livrant ainsi Assange aux autorités d'Albion et probablement bientôt à celles de l'oncle Sam, où tant Donald Trump que son prédécesseur, Barack Obama, seront ravis de lui faire mordre la poussière (cf lien n°1). Si cette arrestation a été possible, c'est parce que Quito a changé de politique. Il faut dire qu'en 2012, le président de l'Équateur était Rafael Correa, qui suivait une politique extérieure qui s'inscrivait dans l'opposition à l'impérialisme états-unien, convergeant avec plusieurs leaders de gauche latino-américains tels Hugo Chávez (Venezuela), Luiz Inácio Lula da Silva (Brésil), Nestor Kírchner (Argentine) ou Evo Morales (Bolivie). Depuis 2017, son successeur, Lenin Moreno, se montre plus louvoyant à l'égard de Washington et a orienté sa politique économique vers une gestion plus classique pour un pays en développement, en appelant à des prêts auprès du Fonds monétaire international (FMI), ce qui met en rogne Correa, économiste de formation et connaisseur des politiques du FMI à l'égard des pays qui l'appellent à son secours.

De quoi considérer que Moreno est un traître? Selon Correa, c'est affirmatif. Il en vient même à tweeter que c'est "le plus grand traître dans l'histoire équatorienne et latino-américaine" à travers l'arrestation d'Assange. Après, Assange reste un personnage avec un côté obscur car comme cité ci-haut, l'accusation de viol sur deux femmes suédoises fut classée sans suite en raison de la longueur de l'affaire, ne permettant pas de dire s'il était bien innocent ou véritablement coupable dans cette histoire. Puis Correa est sur certains points, très conservateur, notamment au sujet de l'avortement, empêchant une loi visant à autoriser l'avortement en cas de viol et pas uniquement si danger pour la vie de la mère. Toujours est-il que cette volte-face de la part du pouvoir équatorien illustre aussi le recul de la gauche latino-américaine durant la décennie 2010.

Coup dur

Mais le plus inquiétant dans cette histoire, comme le souligne Snowden, c'est que c'est un coup dur porté envers la presse. En effet, les pouvoirs semblent tout faire pour que les journaux soient le plus dociles possible, et s'il y a des canards qui enquêtent sur des dossiers qui irritent les dominants, la répression pourrait bien être à la mode. Dans l'Union européenne, la directive sur le secret des affaires, restreignant les journaux dans leurs enquêtes puis menaçant les lanceurs d'alerte ou les sources, qui sont (ou devraient être) protégées vu que ces dites informations sont d'intérêt public, a été transposée dans les droits nationaux à travers des votes de loi, notamment en France en 2018 (cf lien n°2). En tout cas, l'organisation Reporters sans frontières s'alarme de cette arrestation et des risques que ça pourrait engendrer pour des journalistes ou lanceurs d'alerte pouvant être ciblés par Washington.

Dans une moindre mesure, la tentative de perquisition au siège du site Mediapart en février dernier, par rapport à l'affaire Benalla, qui empoisonne la présidence d'Emmanuel Macron, illustre ce risque de verrouillage de la liberté d'expression, de la liberté d'information, par un pouvoir plus prompt à filer dans l'aventure sécuritaire, notamment pour lui-même, que de se comporter en gardien des libertés individuelles et collectives.

Quoiqu'on puisse penser d'Assange, surtout si on a des réserves sur sa personnalité très controversée, voire très conservatrice, son arrestation est une mauvaise nouvelle.

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