L'arrestation du fondateur du site WikiLeaks à l'ambassade d'Équateur au Royaume-Uni et sa fort probable extradition vers les États-Unis sonnent comme une défaite de la liberté de la presse, à l'heure où les pouvoirs (politique, économique, etc.) tentent de verrouiller toute information qui leur paraitrait compromettante pour leurs intérêts.
"Les images de l'ambassadeur d'Équateur invitant la police secrète du Royaume-Uni à l'ambassade pour traîner un journaliste - qu'on aime ou pas - récompensé d'un prix, hors de l'ambassade, vont finir dans les livres d'histoire. Les critiques d'Assange vont applaudir, mais c'est un moment sombre pour la liberté de la presse". Ces mots sont d'Edward Snowden, ancien agent des services d'espionnage des États-Unis (National security agency, NSA) devenu lanceur d'alerte depuis ses révélations en 2013 sur les pratiques d'espionnage de la NSA dans le monde. Ils font suite à l'arrestation, ce jeudi 11 avril, de Julian Assange, informaticien et cybermilitant australien, fondateur du site WikiLeaks, connu pour avoir révélé de multiples documents sur les agissements de dirigeants ou d'institutions comme l'armée états-unienne par rapport à la guerre en Afghanistan ou en Irak par exemple. Assange, recherché pour ces fuites de documents, puis accusé de viol par deux femmes suédoises, vivait reclus depuis 2012 dans l'ambassade d'Équateur à Londres, sachant qu'il avait également un mandat d'arrêt britannique pouvant l'arrêter à tout moment où il sortirait de l'ambassade.
Images of Ecuador's ambassador inviting the UK's secret police into the embassy to drag a publisher of--like it or not--award-winning journalism out of the building are going to end up in the history books. Assange's critics may cheer, but this is a dark moment for press freedom. https://t.co/ys1AIdh2FP
— Edward Snowden (@Snowden) 11 avril 2019
Volte-face équatorienne
Justement, l'Équateur en eût assez d'héberger Assange et l'ambassadeur à Londres a autorisé la police à entrer dans le bâtiment, livrant ainsi Assange aux autorités d'Albion et probablement bientôt à celles de l'oncle Sam, où tant Donald Trump que son prédécesseur, Barack Obama, seront ravis de lui faire mordre la poussière (cf lien n°1). Si cette arrestation a été possible, c'est parce que Quito a changé de politique. Il faut dire qu'en 2012, le président de l'Équateur était Rafael Correa, qui suivait une politique extérieure qui s'inscrivait dans l'opposition à l'impérialisme états-unien, convergeant avec plusieurs leaders de gauche latino-américains tels Hugo Chávez (Venezuela), Luiz Inácio Lula da Silva (Brésil), Nestor Kírchner (Argentine) ou Evo Morales (Bolivie). Depuis 2017, son successeur, Lenin Moreno, se montre plus louvoyant à l'égard de Washington et a orienté sa politique économique vers une gestion plus classique pour un pays en développement, en appelant à des prêts auprès du Fonds monétaire international (FMI), ce qui met en rogne Correa, économiste de formation et connaisseur des politiques du FMI à l'égard des pays qui l'appellent à son secours.
Le hasard fait bien les choses #Equateur #Assange pic.twitter.com/HRLfLvAYBo
— Aude Lancelin (@alancelin) 11 avril 2019
De quoi considérer que Moreno est un traître? Selon Correa, c'est affirmatif. Il en vient même à tweeter que c'est "le plus grand traître dans l'histoire équatorienne et latino-américaine" à travers l'arrestation d'Assange. Après, Assange reste un personnage avec un côté obscur car comme cité ci-haut, l'accusation de viol sur deux femmes suédoises fut classée sans suite en raison de la longueur de l'affaire, ne permettant pas de dire s'il était bien innocent ou véritablement coupable dans cette histoire. Puis Correa est sur certains points, très conservateur, notamment au sujet de l'avortement, empêchant une loi visant à autoriser l'avortement en cas de viol et pas uniquement si danger pour la vie de la mère. Toujours est-il que cette volte-face de la part du pouvoir équatorien illustre aussi le recul de la gauche latino-américaine durant la décennie 2010.
The greatest traitor in Ecuadorian and Latin American history, Lenin Moreno, allowed the British police to enter our embassy in London to arrest Assange.
— Rafael Correa (@MashiRafael) 11 avril 2019
Moreno is a corrupt man, but what he has done is a crime that humanity will never forget. https://t.co/XhT51MA6c6
Mais le plus inquiétant dans cette histoire, comme le souligne Snowden, c'est que c'est un coup dur porté envers la presse. En effet, les pouvoirs semblent tout faire pour que les journaux soient le plus dociles possible, et s'il y a des canards qui enquêtent sur des dossiers qui irritent les dominants, la répression pourrait bien être à la mode. Dans l'Union européenne, la directive sur le secret des affaires, restreignant les journaux dans leurs enquêtes puis menaçant les lanceurs d'alerte ou les sources, qui sont (ou devraient être) protégées vu que ces dites informations sont d'intérêt public, a été transposée dans les droits nationaux à travers des votes de loi, notamment en France en 2018 (cf lien n°2). En tout cas, l'organisation Reporters sans frontières s'alarme de cette arrestation et des risques que ça pourrait engendrer pour des journalistes ou lanceurs d'alerte pouvant être ciblés par Washington.
Arrestation de Julian #Assance : RSF demande au #RoyaumeUni de privilégier les principes de liberté d’expression, et de protection du rôle du journalisme, et notamment des sources journalistiques, dans le traitement qui lui sera réservé#Wikileakshttps://t.co/ZZsGP14gY7
— RSF (@RSF_inter) 11 avril 2019
Cibler J. #Assange pour la divulgation #Wikileaks, d’informations d'intérêt général aux journalistes serait une mesure strictement punitive et dangereuse pour les journalistes, lanceurs d’alerte et d’autres sources qui peuvent être potentiellement poursuivis par les États-Unis.
— RSF (@RSF_inter) 11 avril 2019
Dans une moindre mesure, la tentative de perquisition au siège du site Mediapart en février dernier, par rapport à l'affaire Benalla, qui empoisonne la présidence d'Emmanuel Macron, illustre ce risque de verrouillage de la liberté d'expression, de la liberté d'information, par un pouvoir plus prompt à filer dans l'aventure sécuritaire, notamment pour lui-même, que de se comporter en gardien des libertés individuelles et collectives.
Quoiqu'on puisse penser d'Assange, surtout si on a des réserves sur sa personnalité très controversée, voire très conservatrice, son arrestation est une mauvaise nouvelle.
United States seeks extradition of WikiLeaks founder Assange
The United States has requested the extradition of WikiLeaks founder Julian Assange, British police said, after they arrested him at the Ecuadorean embassy in London on Thursday.
https://www.reuters.com/article/us-ecuador-assange-usa-idUSKCN1RN1FC
/https%3A%2F%2Frsf.org%2Fsites%2Fdefault%2Ffiles%2Fphoto_senat_2_1.jpg)
Loi sur le secret des affaires : il est minuit moins une | Reporters sans frontières
La proposition de loi sur le secret des affaires, discutée depuis février 2018 et sur laquelle une commission mixte paritaire se réunit le 24 mai, qui vise à protéger l'économie française et...
https://rsf.org/fr/actualites/loi-sur-le-secret-des-affaires-il-est-minuit-moins-une
