13 morts pour une certaine politique française

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Fred Marie

Photo: Flickr/Fred Marie

L'accident d'hélicoptère qui a fait perdre la vie de 13 militaires français au Mali, durant une opération contre des djihadistes, pousse à un questionnement sur la présence française au Sahel, avec un arrière-goût amer d'impérialisme hexagonal agitant la lutte contre le terrorisme comme prétexte.

La France pleure ses soldats sacrifiés. Dans la nuit du lundi 25 novembre, lors d'une opération contre des djihadistes, dans le cadre de l'opération Barkhane, en place depuis août 2014, un accident entre deux hélicoptères de l'armée française fit coûter la vie à 13 soldats et officiers, à l'Est de la ville de Gao, au Mali, devenue une base importante pour les forces de l'opération Barkhane fières de servir sous le drapeau tricolore mais ayant une certaine "frustration" par rapport à leur mission (cf liens n°1, n°2). Une nouvelle qui attriste en premier lieu les familles des défunts, dont le soutien doit être porté au maximum - toutes mes sincères condoléances! -, mais aussi l'armée, et le communiqué du ministère des Armées atteste que ces 13 soldats, âgés de 22 à 43 ans, sont "morts pour la France", portant le bilan à 44 morts depuis 2013.

Le bourbier malien

Il n'en reste pas moins que ces défunts illustrent une problématique que le temps du recueillement ne peut pas effacer. C'est l'impression que la France s'est enfoncée dans un bourbier au Mali, à l'instar des États-Unis en Irak de 2003 à 2011. Et pour cause, l'armée française est présente au Mali depuis janvier 2013 avec l'opération Serval, visant à stopper l'avancée de groupes terroristes islamistes au Mali, menaçant la capitale Bamako à terme, et l'opération Barkhane a en fait pris le relais. Ce qui fait que depuis bientôt sept ans, quelques milliers de soldats sont au front, risquant quotidiennement leur vie sans être certains de sortir vivants de ce conflit.

Mais le plus gênant pour la France est le regard de l'opinion publique malienne. Si au tout début, le soutien du peuple malien à l'intervention française a été massif, notamment dans le Nord du pays, directement concerné par la présence des djihadistes, ce soutien s'érode avec le temps, pour devenir de plus en plus critique, notamment dans le Sud du pays, moins directement impacté par le conflit mais où le niveau culturel serait plus important, interrogeant d'ailleurs l'attitude de la France à l'égard des rebelles touaregs, vu comme des "ennemis" au même titre que les terroristes aux yeux de Bamako. Par conséquent, on peut entrevoir une explication par rapport aux propos du chanteur malien Salif Keita à l'égard de la France, il y a une semaine, accusant Paris de financer "nos ennemis (djihadistes)" - c'est la traduction qui en est ressortie - et l'actuel président malien, Ibrahim Boubacar Keita, d'être soumis au "petit Macron". Ce à quoi l'ambassade de France au Mali rétorque que le chanteur de renommée mondiale fait dans la diffamation, rappelant ses engagements pour un "retour de la paix et de la stabilité au Sahel" (cf liens n°3, n°4). Mais surtout, le général François Lecointre, chef d'état-major des armées françaises, laissait entendre en 2018 que la situation au Mali ne serait pas réglée "en moins de dix à quinze ans", ne poussant guère à l'optimisme (cf lien n°5). Ce qui donne du crédit au questionnement du député Jean-Luc Mélenchon, mardi 26 novembre, sur la continuité de l'opération face à une perte de confiance progressive des maliens envers l'armée française.

Françafrique, quand tu nous tiens...

Au fond, cette critique croissante de la présence militaire française au Mali, avec un soutien logistique de plusieurs pays de l'Union européenne plus les États-Unis, n'est pas seulement au Mali. D'autres pays du Sahel, comme le Burkina Faso (cf lien n°6), voient leurs habitants remettre en cause cet interventionnisme hexagonal dans des anciennes colonies exposées au risque terroriste. Et c'est le spectre de la Françafrique qui hante les esprits. Il faut dire qu'au cas où des groupes djihadistes auraient renversé le régime au Mali, ils se seraient étendus vers le Niger. Or, le Niger, ancienne colonie française, est le premier pays producteur d'uranium en Afrique, le quatrième au niveau mondial, et cet uranium, exploité notamment par la société française Orano, ex-Areva, est fort important pour la production d'électricité en France puisque l'Hexagone produit majoritairement de l'électricité par le nucléaire.

Finalement, la question de l'impérialisme français se pose, et par ricochet, la diplomatie française est à questionner. Et cette diplomatie repose sur l'existence de bases militaires en-dehors de l'Hexagone, le rôle de la France au niveau économique et monétaire puis sur le degré d'alignement sur les États-Unis. Sur le premier point, c'est un fait notoire que l'État français garde une emprise militaire en Afrique, lui permettant de concurrencer les États-Unis et la Chine, deux géants devenus des partenaires pour nombre de pays africains. Encore que la présence de bases militaires françaises se situe dans l'Afrique francophone, permettant de pouvoir opérer localement avec rapidité (cf liens n°7 et n°8). Deuxième point, le poids économique de la France en Afrique tend à diminuer, y compris dans l'Afrique francophone, puisque la Direction générale des douanes relevait une balance commerciale excédentaire pour la France avec toute l'Afrique jusqu'en 2017, mais qu'un déficit commercial a été observé sur l'année 2018. Quant au niveau monétaire, il reste le Franc CFA, de plus en plus contesté dans l'Afrique francophone et d'ailleurs appelé à disparaître avec l'apparition d'une monnaie commune en Afrique de l'Ouest, l'éco, à partir du 1er janvier 2020. Cela étant, certains voient cette future devise régionale comme un renouvellement du Franc CFA, agrégeant cette fois-ci des pays anglophones tels le Ghana ou le Nigeria. Troisième point, l'alignement sur les États-Unis reste important de la part de la France, y compris sous Charles de Gaulle car si l'ancien général décida de quitter le commandement intégré de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) en 1966, il ne fit pas quitter la France de l'alliance transatlantique. Et depuis Nicolas Sarkozy, la France est revenue dans le commandement intégré de l'OTAN, illustrant nettement une ligne pro-Washington qui n'est pas sans risque en matière de sécurité.

En clair, ces 13 soldats sont tombés pour une politique extérieure néocoloniale, puis pour des intérêts industriels - privés et, plus marginalement, publics - accaparant les structures économiques et sociales locales.

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