En finir avec les violences policières!

Publié le par JoSeseSeko

Photo: JoSeseSeko

Photo: JoSeseSeko

Les images de violences policières contre les manifestants et la mort de Cédric Chouviat après une interpellation policière montrent combien les forces de l'ordre (social) se défoulent en France et que le pouvoir se retrouve contraint à revoir sa copie envers ce qui est son dernier rempart.

"Police milice organisées/Police milice prêtes à tirer/Police milice tout est factice" chantait le groupe de hard rock français Trust à la fin des années 1970. À croire que la police française de la fin des années 2010 et ce début d'année 2020 tient à illustrer ces paroles dénonçant les violences policières de l'époque. Il faut dire que ce qui est appelé "la doctrine du maintien de l'ordre" a évolué ces dernières années, notamment à partir des manifestations contre la loi travail au printemps 2016, où la tactique de la nasse, l'imposition du rythme d'avancée du cortège par les flics, l'envoi de gaz lacrymogène tous azimuts, sans compter les coups de matraques classiques, étaient devenus systématiques à l'encontre des manifestants, pouvant en pousser certains, les Black blocs en particulier, à y aller frontalement, par initiative ou en réplique.

Gilets jaunes: marqueur d'une rupture

Quelque part, le mouvement des Gilets jaunes a acté une rupture progressive entre nombre de citoyen(ne)s et les forces de l'ordre (social). En 2016, les violences policières demeuraient un sujet tabou, ou bien dénigré, notamment envers des banlieusards non-blancs qui sont considérés comme des français entièrement à part avec des soupçons de délinquance, comme ce fut le cas au sujet de la mort d'Adama Traoré, le 24 juillet 2016, racisme institutionnel made in France oblige. Mais à partir du moment où des Gilets jaunes, des prolos blancs provinciaux, ont reçu la même répression policière que des banlieusards non-blancs subissaient depuis bien plus longtemps et que cette répression policière est allée crescendo de par l'utilisation massive des grenades, des gaz lacrymogène et des tirs de Lanceur de balle de défense (LBD), mobilisant d'ailleurs les membres de la Brigade anti-criminalité (BAC), plusieurs Gilets jaunes ont radicalement changé de vision des choses, passant du slogan "la police avec nous" à "tout le monde déteste la police", voire un "suicidez-vous" adressé aux flics.

Cette rupture s'accentue par deux faits: l'illustration par les images et vidéos sur les réseaux sociaux, et l'impunité ressentie au niveau judiciaire. Sur le premier point, que ce soit avec les Gilets jaunes ou dans les manifestations contre la réforme des retraites, les réseaux sociaux sont devenus une source d'information importante en matière de recensement d'images de violences policières. C'est notamment le travail réalisé par le journaliste David Dufresne, recoupant depuis plus d'un an des images et vidéos de personnes blessées par la police, mises en ligne et sourcées, pour les exposer auprès du ministère de l'Intérieur avec ses tweets intitulés "Allô place Beauvau". Ce travail tendant à porter ses fruits car un débat commence (enfin) à s'installer sur les violences policières.

Néanmoins, ça irrite des flics qui sur les réseaux sociaux, le considèrent, lui et d'autres journalistes (Alexis Poulain, Taha Bouhafs, Gaspard Glanz, etc.), comme des semeurs de "haine anti-flics". Ce qui permet de rappeler que plusieurs dizaines de journalistes ont été blessés par les forces de l'ordre social dans le cadre des manifs contre la réforme des retraites depuis le 5 décembre dernier. Sans compter les images de répression du jeudi 9 janvier à Paris, entre la gare Saint-Lazare et la place Saint-Augustin.

Deuxième point, l'impunité judiciaire. Plusieurs milliers de Gilets jaunes ont été rapidement condamnés par la justice soit à des amendes, soit à des interdictions de déplacement, soit à de la prison avec sursis, ou soit à de la prison ferme. Et du côté des policiers pris en flagrant délit de violences policières depuis plus d'un an? Seulement un flic condamné à deux mois de prison avec sursis pour jet de pavé le 1er mai 2019. Pourquoi un tel écart? Il y a l'explication de la quasi-absence de numéro de matricule porté par les flics réprimant les manifs, les rendant ainsi anonymes, alors que c'est sensé être obligatoire. Il y a le rôle sournois de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN). Cette institution, liée au ministère de l'Intérieur, est en conflit d'intérêt permanent quand il s'agit de violences policières et l'IGPN se montre bien prompte à vouloir classer des affaires comme celle entourant la mort de Steve Maia Caniço à Nantes, dans la nuit du 21 au 22 juin dernier. Cela étant, elle peut se montrer active. l'IGPN avait demandé une enquête judiciaire sur Didier Andrieux, commandant de police à Toulon, avec des images montrant cet officier de police boxant des manifestants le 5 janvier 2019, quatre jours après avoir reçu la Légion d'honneur, et que c'est depuis juillet, six mois après, qu'une information judicaire a été déposée contre Andrieux. Or, ce même 5 janvier 2019, à Paris, le manifestant Christophe Dettinger a boxé deux gendarmes, agissant de la même manière qu'Andrieux. Mais à la différence du flic, l'ancien boxeur a eu un procès dès février 2019, le condamnant à un an de prison ferme plus 18 mois avec sursis, plus indemnisation des deux blessés à hauteur de 2.000 euros pour l'un, de 3.000 euros pour l'autre. C'est dire si ça donne du relief à une phrase du philosophe Michel Foucault: "La justice est au service de la police. Historiquement, et de fait institutionnellement".

Rétropédalage du pouvoir?

Tous ces éléments racontés ci-dessus ont de quoi mettre le pouvoir actuel mal à l'aise. Pourquoi? Parce que la police est son rempart face à l'opposition manifeste à la politique menée par le président Emmanuel Macron et son Premier ministre Édouard Philippe. Et pour garder la main sur cette police milice, le pouvoir est prêt à tout nier, à balancer des fausses informations, dans le registre "il ne faut jamais prendre les gens pour des cons, mais il ne faut pas oublier qu'ils le sont". Après tout, Macron affirmait encore, en mars 2019, que parler de violences policières est "inacceptable dans un État de droit". En ce début 2020, il en appelle à ne plus avoir "aucune complaisance" à l'égard de comportements de policiers pouvant "atteindre la crédibilité et la dignité" des forces de l'ordre. Pas de quoi considérer Macron comme crédible. Tout comme le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, qui appelle désormais à ce que les flics ne fassent pas "de croche-pied à l'éthique" alors qu'il avait profondément manqué d'éthique en balançant un mensonge d'État par rapport aux faits déroulés à l'hôpital de la Pitié-Salpétrière le 1er mai dernier, pour protéger la police.

Médias encore aux fraises?

Enfin, il est bon de savoir que les médias restent aux fraises sur la question des violences policières ou s'il y a eu une évolution depuis les Gilets jaunes. Il serait tentant de marquer une certaine évolution car par exemple, le journal Le Monde n'hésite pas à lancer un éditorial condamnant les violences policières commises ces derniers temps, pour mieux défendre nombre de ces fonctionnaires "qui ne dévient pas de leur mission" (cf lien n°1). De même que le travail de Dufresne, cité ci-haut, et de celui d'autres journalistes indépendants couvrant des manifs et se retrouvant dans le viseur des forces de police déployées, y trouve progressivement mais sûrement un écho, permettant un débat contradictoire sur le sujet.

Mais cela semble être peu de chose tant le déni face aux violences policières reste grand. Une première raison à cela est que les mass media se tournent automatiquement vers la version donnée par la police et qu'elle est prise comme parole d'évangile, bottant en touche la version émise par la famille ou les avocats de la victime de violences policières. Ce qui fait que les données reprises par le site Bastamag, recensant 676 morts par la police de janvier 1977 à décembre 2019 ne sont pas prises en considération dans la grande presse (cf lien n°2). Une deuxième raison est que des mass media peuvent faire dans le zèle pro-police, en criminalisant une victime de violences policières. Par exemple, au sujet de la mort de Cédric Chouviat suite à une interpellation par trois flics lui appliquant un plaquage ventral à trois contre un - ce qui fut la même chose pour Traoré, d'ailleurs, en 2016 -, le magazine Le Point publia un article pour indiquer que Chouviat roulait sans permis, collectionnait les amendes et roulait en scooter (cf lien n°3). Ce qui poussa un des avocats de la famille du défunt, maître Arié Halimi, que le permis de conduire n'est pas nécessaire pour rouler en scooter.

Signe encore qu'il y a du boulot mais que l'évolution se fait quand même.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article