Une certaine pratique du journalisme

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Facebook

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L'interpellation de Taha Bouafs, suite à un tweet lors de la présence d'Emmanuel Macron au théâtre des Bouffes du Nord, vendredi 17 janvier, a relancé l'éternel sujet de la pratique journalistique, en mode impartialité vs militantisme, considérant ce dernier comme néfaste de facto. Ce qui fait oublier que l'aspect militant du journalisme existe depuis quelques siècles et qu'il a contribué, à sa manière, au pluralisme de la presse.

"Taha Bouafs est-il un journaliste ou un militant?" C'est la question polémique posée durant le weekend du 18 janvier, car la veille, Taha Bouafs, journaliste pour le site Là-bas si j'y suis, a été mis en garde à vue durant 24h pour déterminer son implication dans le rassemblement effectué par des opposants à la réforme des retraites au théâtre des Bouffes du Nord, où le couple présidentiel s'était rendu pour assister à une pièce. Et cette GAV est justifiée par son tweet, indiquant que des actions seraient prévues et la station de métro la plus proche du théâtre, ce qui peut laisser entendre une incitation à du regroupement aux yeux des services de police et du parquet. Cependant, ce tweet de Bouafs ne fait que confirmer un appel à un rassemblement émis quelques minutes auparavant, comme le souligne le journaliste David Dufresne sur Twitter. En tout cas, le juge d'instruction l'a remis en liberté en tant que témoin assisté, et il est notable de souligner qu'il n'était pas le seul journaliste présent dans ce théâtre. Mais il l'a ouvert sur Twitter (cf liens n°1, n°2).

À moitié plein-à moitié vide

Depuis, évoquer le nom de Taha Bouafs divise, entre ceux qui l'estiment pleinement journalistes, et ceux qui le considèrent comme militant. Et ce n'est pas la première fois que son cas génère des tensions sur les réseaux sociaux. En 2017, il était candidat pour la France insoumise aux élections législatives du côté de Grenoble et a toujours gardé certains liens avec ce mouvement, répliquant d'ailleurs sur le net face à certains insoumis qui se méfiaient de lui, comme Djordje Kuzmanovic, peu avant que ce dernier quitte la FI sur la fin de l'année 2018. D'ailleurs, cette année-là était marquante pour Taha Bouafs puisque son nom revient sur l'affaire de Tolbiac, où le 20 avril, il était question qu'un occupant de l'annexe de Paris 1 Panthéon-Sorbonne aurait été tué par une intervention policière alors que finalement, les témoignages recueillis initialement se sont révélés être faux. Ensuite, le 1er mai, il filma Alexandre Benalla entrain de s'en prendre à des manifestants sur la place de la Contrescarpe, déclenchant l'affaire Benalla et lui permettant d'ailleurs d'être recruté comme journaliste, sans avoir fait d'école de journalisme, pour Là-bas si j'y suis.

En tout cas, le qualifier de journaliste est vu comme une insulte à ce métier pour certaines personnes avec ses propos douteux - faire une George Bush, en référence à un journaliste irakien balançant ses chaussures sur Bush en 2008, critique houleuse envers Charlie Hebdo -, affirmant du reste que Taha Bouafs suit une ligne communautariste, illustrée à leurs yeux par la marche contre l'islamophobie du 10 novembre, dont il a fait partie des organisateurs, qui remettrait en cause la loi de 1905 - rien que ça! - alors que dans le cortège, il a été scandé à plusieurs reprises: "laïcité on t'aime, tu dois nous protéger". De toute manière, l'intéressé s'est également défini comme militant des quartiers populaires, couvrant des manifestations liées à des violences policières comme la marche pour Adama Traoré par exemple. Pour d'autres, de par son implication sur le terrain, à travers des vidéos, des articles, des messages sur les réseaux sociaux, il est vu comme un journaliste à part entière mais que son travail serait gênant pour le pouvoir, aux yeux de son avocat, maître Arié Alimi (cf lien n°3). Enfin, des personnes mettent en avant le fait qu'il soit un journaliste non-blanc et comme la question du racisme institutionnel made in France est pour le moins sensible, les esprits sont chauffés à blanc. Petit florilège:

Journalisme militant: une tradition révolutionnaire

Il est reproché à Taha Bouafs d'être un journaliste militant, sous-entendu de ne pas être "neutre", "objectif", "impartial". Bref, de manquer aux devoirs du journaliste, tel qu'il est indiqué dans la charte de Munich destinée aux journalistes depuis 1971, et de s'en offusquer. Mais comme le journaliste Marc Endeweld le fait remarquer dans un tweet cité ci-dessus, applique-t-on ce même qualificatif envers des journalistes travaillant pour Valeurs Actuelles ou Le Figaro, des journaux de droite? Le contraire serait étonnant. Parler de journaliste "militant", c'est envers des journalistes ayant une pensée de gauche, car en-dehors de Taha Bouafs, des journalistes comme David Dufresne, Gaspard Glanz ou encore Rokhaya Diallo ont droit à ce qualificatif de "militants".

Mais c'est à se demander si ces personnes parlant de journalistes militants ont des connaissances historiques du journalisme, notamment en France car les liens entre journalisme et militantisme sont anciens en vérité. On peut remonter à la Révolution française, consacrant la liberté de la presse avec l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. D'ailleurs, des exemples de personnages de la Révolution fondant leur journal ou ayant été journalistes et militants politiques sont multiples. Je peux citer Camille Desmoulins avec Les révolutions de France et de Brabant puis Le vieux Cordelier; Jacques-René Hébert avec Le Père Duschene; Jean-Paul Marat avec l'Ami du Peuple; Maximilien Robespierre avec Le Défenseur de la Constitution; Jacques Pierre Brissot avec Le Patriote français; Gracchus Babeuf avec Le Tribun du Peuple; etc. Si on rapproche à 2020, on peut citer Adolphe Thiers avec Le National; Jules Vallès avec Le Cri du Peuple; Jean Jaurès avec l'Humanité; Robert Hersant reprenant Le Figaro; ou encore François Ruffin avec Fakir.

Diversifier la presse

Et encore, on peut dire que du côté de Bouafs, de Glanz, etc. c'est assumé. Mais pour d'autres, qui sont des journalistes "de salon", enchaînant les plateaux télé et répétant le langage du pouvoir sans le contredire, c'est aussi du journalisme militant (cf lien n°4). Mais là, une hypocrisie et un manque de loyauté s'opèrent. Or, ce genre de chose est bien plus problématique envers le lectorat, lui permettant d'ailleurs de justifier sa grande défiance envers la presse. Même s'il y a un côté schizophrène car la presse "alternative" reste en grande difficulté, cette hostilité à l'égard de la grande presse s'explique par l'hypocrisie des journalistes de salon vu comme trop proches des pouvoirs (politique, économique), envoyant un grand son de cloche - droite et un bout d'extrême-droite - et bottant en touche toute pensée alternative - gauche -, mais surtout une déconnexion entre ce qui se passe sur le terrain et ce qui en est analysé. C'est d'autant plus dangereux que des journalistes de terrain, notamment durant les Gilets jaunes, paient les pots cassés alors que leur situation est similaire à celle des manifestants qu'ils filment ou interrogent, quand ça n'est pas la police qui les vise.

La pluralité dans la presse reste encore à poser. Dans sa composition sociale et scolaire car la tendance a été de renforcer le poids des écoles de journalisme auprès des rédactions, au prix de réduire à la portion congrue la part de journalistes n'ayant pas été formés - ou formatés, c'est selon - dans une école de journalisme. Ce qui génère un même moule social qui a du mal à se renouveler car peu d'enfants de prolétaires ou de paysans peuvent espérer devenir journalistes, en dépit des offres croissantes de bourses d'études par les écoles de journalisme. Et si on imbrique la question pigmentaire, ça donne une idée du chemin de croix pour qu'un enfant de prolo ayant des origines extra-européennes puisse réaliser son parcours professionnel dans la presse en France.

Bref, il y a du boulot pour être dignement considéré comme journaliste.

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