L'interpellation de Taha Bouafs, suite à un tweet lors de la présence d'Emmanuel Macron au théâtre des Bouffes du Nord, vendredi 17 janvier, a relancé l'éternel sujet de la pratique journalistique, en mode impartialité vs militantisme, considérant ce dernier comme néfaste de facto. Ce qui fait oublier que l'aspect militant du journalisme existe depuis quelques siècles et qu'il a contribué, à sa manière, au pluralisme de la presse.
"Taha Bouafs est-il un journaliste ou un militant?" C'est la question polémique posée durant le weekend du 18 janvier, car la veille, Taha Bouafs, journaliste pour le site Là-bas si j'y suis, a été mis en garde à vue durant 24h pour déterminer son implication dans le rassemblement effectué par des opposants à la réforme des retraites au théâtre des Bouffes du Nord, où le couple présidentiel s'était rendu pour assister à une pièce. Et cette GAV est justifiée par son tweet, indiquant que des actions seraient prévues et la station de métro la plus proche du théâtre, ce qui peut laisser entendre une incitation à du regroupement aux yeux des services de police et du parquet. Cependant, ce tweet de Bouafs ne fait que confirmer un appel à un rassemblement émis quelques minutes auparavant, comme le souligne le journaliste David Dufresne sur Twitter. En tout cas, le juge d'instruction l'a remis en liberté en tant que témoin assisté, et il est notable de souligner qu'il n'était pas le seul journaliste présent dans ce théâtre. Mais il l'a ouvert sur Twitter (cf liens n°1, n°2).
Je suis actuellement au théâtre des bouffes du Nord (Métro La Chapelle)
— Taha Bouhafs (@T_Bouhafs) January 17, 2020
3 rangées derrière le président de la république.
Des militants sont quelque part dans le coin et appelle tout le monde à rappliquer.
Quelque chose se prépare... la soirée risque d’être mouvementée. pic.twitter.com/0mfwQPwdzr
D'autres avaient twitté quelques minutes plus tôt. Comme ici, à 8h46, soit 12 minutes avant le journaliste. pic.twitter.com/gg3uLznhiB
— David Dufresne (@davduf) January 17, 2020
À moitié plein-à moitié vide
Depuis, évoquer le nom de Taha Bouafs divise, entre ceux qui l'estiment pleinement journalistes, et ceux qui le considèrent comme militant. Et ce n'est pas la première fois que son cas génère des tensions sur les réseaux sociaux. En 2017, il était candidat pour la France insoumise aux élections législatives du côté de Grenoble et a toujours gardé certains liens avec ce mouvement, répliquant d'ailleurs sur le net face à certains insoumis qui se méfiaient de lui, comme Djordje Kuzmanovic, peu avant que ce dernier quitte la FI sur la fin de l'année 2018. D'ailleurs, cette année-là était marquante pour Taha Bouafs puisque son nom revient sur l'affaire de Tolbiac, où le 20 avril, il était question qu'un occupant de l'annexe de Paris 1 Panthéon-Sorbonne aurait été tué par une intervention policière alors que finalement, les témoignages recueillis initialement se sont révélés être faux. Ensuite, le 1er mai, il filma Alexandre Benalla entrain de s'en prendre à des manifestants sur la place de la Contrescarpe, déclenchant l'affaire Benalla et lui permettant d'ailleurs d'être recruté comme journaliste, sans avoir fait d'école de journalisme, pour Là-bas si j'y suis.
En tout cas, le qualifier de journaliste est vu comme une insulte à ce métier pour certaines personnes avec ses propos douteux - faire une George Bush, en référence à un journaliste irakien balançant ses chaussures sur Bush en 2008, critique houleuse envers Charlie Hebdo -, affirmant du reste que Taha Bouafs suit une ligne communautariste, illustrée à leurs yeux par la marche contre l'islamophobie du 10 novembre, dont il a fait partie des organisateurs, qui remettrait en cause la loi de 1905 - rien que ça! - alors que dans le cortège, il a été scandé à plusieurs reprises: "laïcité on t'aime, tu dois nous protéger". De toute manière, l'intéressé s'est également défini comme militant des quartiers populaires, couvrant des manifestations liées à des violences policières comme la marche pour Adama Traoré par exemple. Pour d'autres, de par son implication sur le terrain, à travers des vidéos, des articles, des messages sur les réseaux sociaux, il est vu comme un journaliste à part entière mais que son travail serait gênant pour le pouvoir, aux yeux de son avocat, maître Arié Alimi (cf lien n°3). Enfin, des personnes mettent en avant le fait qu'il soit un journaliste non-blanc et comme la question du racisme institutionnel made in France est pour le moins sensible, les esprits sont chauffés à blanc. Petit florilège:
Notez bien qu'à la France Insoumise ils soutiennent TOUS Taha Bouhafs, de Obono à Quattennens.
— Nicolas Moreau (@lordmahammer) January 19, 2020
Notez qu'ils ont TOUS signé l'appel à la manifestation islamiste du 10 novembre.
Ne venez donc pas me dire qu'en interne il y a débat. La LFI est islamo-gauchiste.
Que chacun assume.
Depuis ce soir, j'ai décidé d'être journaliste comme Taha Bouhafs car j'ai un smartphone. Je précise que possédant un stylo, je suis aussi prix Nobel de littérature.
— Macroniste clash (@MacronisteClash) January 21, 2020
Enfin, possédant un peu de matériel de cuisine, j'ai 3 étoiles dans le Guide Michelin. #journalistecommeBouhafs
Taha Bouhafs, piètre journaliste et dangereux militant #FigaroVox https://t.co/hPaJgc5hzA
— Le Figaro (@Le_Figaro) January 21, 2020
De quoi Taha Bouhafs est-il le nom ? Du soutien à l’islamo-gauchisme le plus décontracté, de la propagation des fake news les plus grossières (la fausse victime de Tolbiac), de l’agit-prop la plus infantile, de la pensée la plus nulle et de l’orthographe la plus navrante.
— Eric Naulleau (@EricNaulleau) January 22, 2020
#dessin @CourrierPicard et @UnionArdennais du 20.01.2020 : #TahaBouhafs une insulte au journalisme ! pic.twitter.com/OK7wtNlnLd
— Alex dessinateur (@Alexdessinateur) January 20, 2020
À propos de @T_Bouhafs ceci:
— jean-michel aphatie (@jmaphatie) January 19, 2020
1/ Est journaliste celui qui le revendique et qui en vit Pas besoin d’avoir une carte de presse.
2/ « Journaliste militant » ne veut rien dire. Tous les journalistes sont militants de quelque chose: transparence, vérité, autre.
Sa Gav? Injustifiée pic.twitter.com/ugzbX1pOK5
« Mon téléphone a été mis sous scellés, et dans ce téléphone, il y a une vidéo terrible où on voit un président de la République, ainsi que la première dame, prendre leurs jambes à leur cou » (@T_Bouhafs) https://t.co/0YhQv7tgZW
— Pierrick Tillet (@yetiblog) January 21, 2020
Quand j’ai démarré, à la fin des années 80, la majorité des détenteurs de carte de presse avaient appris le boulot sur le tas. Dans la rue, en reportage.
— David Dufresne (@davduf) January 18, 2020
La génération des @T_Bouhafs renoue avec cette tradition. Et cette cure de jouvence n’est pas la moindre de ses qualités. pic.twitter.com/VBfmrSETqB
C’est bizarre, hein, on ne parle jamais de « journalistes militants » ou de « journalistes engagés » pour ceux qui travaillent dans des médias de droite comme @Valeurs ou @Le_Figaro
— Marc Endeweld (@marcendeweld) January 18, 2020
Enfin il va falloir admettte que ce que vous ne supportez pas, c’est de voir qu’un jeune racisé qui n’est pas passé par vos « grandes » écoles sexistes et racistes vous donne tous les jours des leçons de journalisme 🤗😘
— Jessica Mwiza (@jessicamwiza) January 19, 2020
Il est reproché à Taha Bouafs d'être un journaliste militant, sous-entendu de ne pas être "neutre", "objectif", "impartial". Bref, de manquer aux devoirs du journaliste, tel qu'il est indiqué dans la charte de Munich destinée aux journalistes depuis 1971, et de s'en offusquer. Mais comme le journaliste Marc Endeweld le fait remarquer dans un tweet cité ci-dessus, applique-t-on ce même qualificatif envers des journalistes travaillant pour Valeurs Actuelles ou Le Figaro, des journaux de droite? Le contraire serait étonnant. Parler de journaliste "militant", c'est envers des journalistes ayant une pensée de gauche, car en-dehors de Taha Bouafs, des journalistes comme David Dufresne, Gaspard Glanz ou encore Rokhaya Diallo ont droit à ce qualificatif de "militants".
Mais c'est à se demander si ces personnes parlant de journalistes militants ont des connaissances historiques du journalisme, notamment en France car les liens entre journalisme et militantisme sont anciens en vérité. On peut remonter à la Révolution française, consacrant la liberté de la presse avec l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. D'ailleurs, des exemples de personnages de la Révolution fondant leur journal ou ayant été journalistes et militants politiques sont multiples. Je peux citer Camille Desmoulins avec Les révolutions de France et de Brabant puis Le vieux Cordelier; Jacques-René Hébert avec Le Père Duschene; Jean-Paul Marat avec l'Ami du Peuple; Maximilien Robespierre avec Le Défenseur de la Constitution; Jacques Pierre Brissot avec Le Patriote français; Gracchus Babeuf avec Le Tribun du Peuple; etc. Si on rapproche à 2020, on peut citer Adolphe Thiers avec Le National; Jules Vallès avec Le Cri du Peuple; Jean Jaurès avec l'Humanité; Robert Hersant reprenant Le Figaro; ou encore François Ruffin avec Fakir.
Et encore, on peut dire que du côté de Bouafs, de Glanz, etc. c'est assumé. Mais pour d'autres, qui sont des journalistes "de salon", enchaînant les plateaux télé et répétant le langage du pouvoir sans le contredire, c'est aussi du journalisme militant (cf lien n°4). Mais là, une hypocrisie et un manque de loyauté s'opèrent. Or, ce genre de chose est bien plus problématique envers le lectorat, lui permettant d'ailleurs de justifier sa grande défiance envers la presse. Même s'il y a un côté schizophrène car la presse "alternative" reste en grande difficulté, cette hostilité à l'égard de la grande presse s'explique par l'hypocrisie des journalistes de salon vu comme trop proches des pouvoirs (politique, économique), envoyant un grand son de cloche - droite et un bout d'extrême-droite - et bottant en touche toute pensée alternative - gauche -, mais surtout une déconnexion entre ce qui se passe sur le terrain et ce qui en est analysé. C'est d'autant plus dangereux que des journalistes de terrain, notamment durant les Gilets jaunes, paient les pots cassés alors que leur situation est similaire à celle des manifestants qu'ils filment ou interrogent, quand ça n'est pas la police qui les vise.
La pluralité dans la presse reste encore à poser. Dans sa composition sociale et scolaire car la tendance a été de renforcer le poids des écoles de journalisme auprès des rédactions, au prix de réduire à la portion congrue la part de journalistes n'ayant pas été formés - ou formatés, c'est selon - dans une école de journalisme. Ce qui génère un même moule social qui a du mal à se renouveler car peu d'enfants de prolétaires ou de paysans peuvent espérer devenir journalistes, en dépit des offres croissantes de bourses d'études par les écoles de journalisme. Et si on imbrique la question pigmentaire, ça donne une idée du chemin de croix pour qu'un enfant de prolo ayant des origines extra-européennes puisse réaliser son parcours professionnel dans la presse en France.
Bref, il y a du boulot pour être dignement considéré comme journaliste.
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Taha Bouhafs est-il journaliste ?
Suite à son arrestation et la confiscation de son téléphone portable, le reporter de "Là-bas si j'y suis" Taha Bouhafs a reçu le soutien de 23 sociétés de journalistes, mais pas de toute la ...
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Taha Bouhafs remis en liberté après son tweet sur Macron, placé sous le statut de témoin assisté
JUSTICE - Le journaliste et militant Taha Bouhafs, interpellé vendredi après la manifestation qui a perturbé une sortie au théâtre d'Emmanuel Macron, est ressorti libre ce samedi 18 janvier da...
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"Taha Bouhafs prend des risques que d'autres ne prennent plus", estime son avocat
Alors que le président Emmanuel Macron assistait à un spectacle aux Bouffes du Nord, à Paris, des manifestants se sont introduits dans le théâtre. Taha Bouhafs, le journaliste de "Là-bas si j...
Du journalisme militant - Par Daniel Schneidermann | Arrêt sur images
Héros du week-end, Taha Bouhafs est journaliste, c'est incontestable. Et d'abord juridiquement : il est salarié d'une entreprise de presse, le site Là bas si j'y suis. Il est militant des luttes...
https://www.arretsurimages.net/chroniques/le-matinaute/du-journalisme-militant
