Adama Traoré: putain, quatre ans!

Publié le par JoSeseSeko

Photo: JoSeseSeko

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La marche pour Adama Traoré, mort il y a quatre ans, et une présence relativement importante en plein mois de juillet, montrent combien cette affaire judiciaire est devenue une affaire politique exacerbant bien des clivages, à travers Assa Traoré, la sœur du défunt, réclamant justice.

"On veut respirer". Tel était le slogan officiel de la marche pour Adama, samedi 18 juillet, à Beaumont-sur-Oise (Val-d'Oise). Entre 3.000 et 5.000 personnes, venant majoritairement de la banlieue parisienne, ont eu la détermination pour aller dans cette commune reculée du 95, apporter leur soutien à la famille Traoré, qui réclame justice au sujet d'Adama Traoré, mort le 19 juillet 2016, le jour même de ses 24 ans, dont les circonstances restent encore floues car faisant suite à une interpellation par trois gendarmes basés sur la ville voisine de Persan.

Traoré: un nom clivant

Depuis donc quatre ans, le nom d'Adama Traoré fait office de symbole des violences policières impunies (ou presque) par la justice, s'ajoutant à la liste comportant avant lui Zyed Benna plus Bouna Traoré, Ali Ziri, Lamine Dieng, Wissam El-Yamni, Babacar Gueye, Amine Bentounsi, ou Amadou Koumé par exemple; puis après lui, Gaye Camara, Angelo Garand, Liu Shaoyao, ou encore Cédric Chouviat. Et depuis quatre ans, ce nom est clivant au niveau politique, même si c'est plus manifeste ces dernières semaines, en écho au trépas de George Floyd à Minneapolis, le 25 mai, dont l'interpellation, à base de plaquage ventral, a été filmée, montrant que le défunt n'arrivait plus à respirer. D'ailleurs, la famille Traoré et son avocat, Me Yassine Bouzrou, accusent les gendarmes d'avoir justement appliqué cette méthode envers Adama. Sachant que depuis quatre ans, expertises et contre-expertises se multiplient, donnant des résultats diamétralement opposés sur les causes de la mort d'Adama Traoré.

Mais pourquoi le nom Traoré est clivant? D'un côté, les paternalistes de droite, d'extrême-droite, et les fraternalistes de gauche, formant une union sacrée qui s'étrangle que ça soutienne une famille de délinquants non-blancs, arguant sur le casier judiciaire du défunt, de ses frères, et du train de vie d'Assa Traoré ces dernières années; profitant pour l'occasion d'accuser cette famille et ses soutiens de racialisme. Faut dire que cette dernière ne fait que refléter le racisme de ces Tartuffes pleins de condescendance et que ces gens-là ne sont plus nombreux à avoir des spasmes au sujet de Jacques Mesrine, qui correspondait à leur définition du délinquant, et même plus vu qu'il était surnommé "l'ennemi public numéro un", assassiné par la police en 1979 et qui a eu droit depuis sa mort à différents hommages (musique, cinéma).

De l'autre, les milieux de gauche, d'extrême-gauche, de l'antiracisme politique, ont une relation complexe avec le Comité Adama, constitué de la famille Traoré et d'amis d'Adama, et dont Assa Traoré en est la figure de proue. Or, la mise en avant d'Assa et de cette affaire a tendance à invisibiliser d'autres affaires judiciaires similaires, ainsi que l'apport de groupes comme le Collectif urgence notre police assassine. De même que l'exposition médiatique d'Assa Traoré l'a rendue de moins en moins accessible, avec un Comité Adama devant prendre une nouvelle dimension vu désormais sa capacité mobilisatrice, notamment avec la manifestation du 13 juin dernier, place de la République à Paris. Enfin, une mise à distance du Comité Adama s'est organisée avec le Parti des indigènes de la république (PIR), pour afficher un esprit tourné vers l'intégration et ne pas être vu (en vain) comme un collectif séparatiste, communautariste, racialiste, vu la réputation sulfureuse qu'a le PIR. De quoi être dans le collimateur du pouvoir, vu l'annonce d'un projet de loi contre le séparatisme, le communautarisme, par le Premier ministre Jean Castex lors de son discours de politique générale, mercredi 15 juillet.

Jonction de luttes

En dépit de la campagne de dénigrement envers cette famille de Français afro-descendants, une jonction s'opère entre différents groupes en lutte. Au niveau de la lutte politique, l'extrême-gauche s'est vite positionnée en soutien. Par la suite, le mouvement des Gilets jaunes a opéré une jonction avec le Comité Adama, sachant que ce dernier s'est porté au soutien des Gilets jaunes à partir de fin novembre 2018, sachant que ces derniers ont lourdement expérimenté les violences policières. Plus récemment, des groupes écologistes ont affiché leur soutien au Comité Adama, coorganisant du reste la marche du 18 juillet.

Et cette jonction des luttes sert d'illustration pratique à ce qui est parfois appelé l'intersectionnalité. C'est-à-dire des luttes (classe, genre, race, environnement, etc.) qui sont liées les unes aux autres, tout en ayant néanmoins un certain degré d'autonomie. Et pour cause, le dénominateur commun de toutes ces luttes est le capitalisme. Et ce mode de production économique s'est construit en Occident sur l'idée d'exploitation d'une classe (prolétariat) par une autre classe (bourgeoisie), mêlée à une hiérarchisation pigmentaire institutionnalisée (blancs au-dessus des autres, notamment au sein d'une classe sociale), à une domination genrée (patriarcat) et sur un processus énergivore (extraction sur-intensive des ressources naturelles causant des dégâts écologiques). Par conséquent, il y a formation d'un tout et les personnes qui pensent qu'il y a du communautarisme derrière tout ça, ont peur qu'en fait, ce soit du communisme qui s'y dessine, à terme. Cela étant, les frictions au sein des différents groupes en lutte montrent combien la jonction est on ne peut plus fragile face à une cohérence du courant mainstream, usant de tout son pouvoir pour épuiser physiquement, intellectuellement, toute opposition qui le mettrait en péril.

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