Une France déchirée

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Jeanne Menjoulet

Photo: Flickr/Jeanne Menjoulet

L'assassinat du professeur d'histoire-géographie Samuel Paty par un réfugié Tchétchène islamiste a réveillé la fracture entre partisans de la laïcité, les uns essentialisant les musulmans pour masquer leur racisme latent, les autres accusés de faire dans l'islamo-gauchisme. Le tout, sans questionner le pouvoir, notamment sur sa politique extérieure, qui expose au risque terroriste depuis longtemps.

À croire qu'on n'a rien oublié, ni rien appris des attentats durant l'année 2015! La mort de Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie au collège du Bois-d'Aulne à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), décapité par un réfugié Tchétchène de 18 ans, vendredi 16 octobre, nous replonge dans l'effroi, d'autant plus que l'image de la tête du défunt a circulé sur les réseaux sociaux, y compris de manière non floutée. De quoi avoir du dégoût devant une horreur pareille et de traumatiser les esprits, surtout les plus jeunes, dont des élèves ou anciens élèves de feu Samuel Paty.

Une bienveillance fatale

Sur les quelques éléments d'enquête connus du grand public jusqu'à maintenant, il en ressort le schéma suivant. Le lundi 5 octobre, le professeur fournit un cours d'éducation civique à ses élèves sur la liberté d'expression, prenant l'exemple des caricatures de Mahomet publiées dans le journal Charlie Hebdo, s'inscrivant ainsi dans le contexte du procès des attentats de janvier 2015. Peu avant de montrer ces caricatures, le professeur indique à ses élèves de confession ou de culture musulmane que ces images pourraient les choquer et leur laisse le choix de rester ou de quitter momentanément la salle de classe, signe de bienveillance de sa part car voulant protéger ses élèves. Mais une élève du collège, ayant suivi ce cours ou ayant eu des échos à ce sujet - téléphone arabe, dirait-on - et personne posant problème au sein de l'établissement, prévient son père et ce dernier s'étale sur le net au sujet de ce cours, tel que sa fille lui a raconté, rencontrant la direction du collège et incitant cette dernière à virer monsieur Paty, de plus en plus isolé dans l'établissement, en dépit de remontées d'informations de la part des syndicats signalant des menaces de mort à l'encontre du professeur. S'il a dû faire des excuses devant le référent laïcité du ministère de l'Éducation nationale, il en a été durement impacté par cette cabale, dont il n'en sortit pas vivant.

En tout cas, la position du parent d'élève, basée sur ce que lui a raconté sa fille, a mis le feu aux poudres et il serait étonnant, pour ne pas dire plus, qu'il n'ait pas un procès pour meurtre involontaire avec préméditation car ses messages sur les réseaux sociaux sont arrivés aux yeux et oreilles d'un prédicateur islamiste, Abdelhakim Sefrioui (cf lien n°1), puis du terroriste. Cette diabolisation du prof contraste avec les témoignages de parents d'élèves et d'élèves ayant assisté à ce cours, parlant volontiers de la bienveillance du prof au sujet des caricatures, soucieux de l'état d'esprit de ses élèves, et du chagrin provoqué par cette macabre nouvelle. En tout cas, l'élève par qui l'affaire a commencé et a mené vers une issue funeste aura la mort de ce prof sur la conscience et pour peu que son nom et son visage aient été également jetés en pâture, rien ne lui sera pardonné.

Récupération ordinaire

Dès la soirée du 16 octobre et depuis, la récupération ordinaire de ce trépas bat son plein. Comme après les attentats du 13 novembre 2015, la droite et l'extrême-droite se frottent les mains, de même qu'une partie de la gauche, peuvent s'en donner à cœur joie pour pointer du doigt les français(es) de confession et/ou de culture musulmane et les essentialiser comme des islamistes en puissance, perpétuelle menace contre la république (bourgeoise). Cette union sacrée de paternalistes et de fraternalistes, étant également présente au sein du gouvernement, oblige le pouvoir à se conformer aux desiderata de ce blog a priori hétérogène, mais bien solide quand il s'agit de viser des personnes ayant des origines extra-européennes, et en grande partie prolétaires, en les accusant de communautarisme, d'indigénisme, de refuser la laïcité, d'être des ennemis de l'intérieur, de porter atteinte à l'universalisme, etc.

Ce faisant, ils cherchent à masquer leur propre communautarisme, basé sur du racisme institutionnel en phase avec la lutte des classes. Ce que le confinement, consécutif à l'expansion du Coronavirus, démontra lors du printemps dernier, avec à la fois une surmortalité dans des départements où une population prolétaire et en partie non-blanche y vit comme en Seine-Saint-Denis par exemple, et une répression policière débridée, impunie, en constant excès de zèle. De quoi rappeler à ces tenants d'une laïcité religieuse, ces idéalistes patentés, que s'ils veulent réduire l'influence d'un "opium du peuple", ce n'est pas en allant sur le terrain de l'idéalisme, en sacralisant la laïcité telle une religion, mais en permettant une amélioration des conditions matérielles d'existence, dans une perspective matérialiste par conséquent. Mais ces gens-là, notamment ceux se clamant de gauche, ont oublié cette base intellectuelle, les rendant ainsi de moins en moins convaincants par rapport à la droite et l'extrême-droite, qui sont bien plus cohérentes, intellectuellement parlant.

En tout cas, ça ne peut que renforcer le gouvernement à faire sa loi sur le séparatisme, comme si ça allait véritablement régler le problème de l'islamisme sans l'aggraver et motiver les prêcheurs de haine à aliéner des esprits vivant dans des territoires exclus de la république (cf lien n°2). Par ailleurs, la proposition de loi Avia sur la haine en ligne, retoquée par le Conseil Constitutionnel en juin dernier, qui pourrait revenir en passant par la fenêtre et déléguer aux réseaux sociaux, donc des entreprises privées, et à leurs algorithmes le soin de supprimer tout contenu appelant à la haine, ce qui peut tout et rien dire à la fois. Sans oublier des perquisitions tous azimuts de la part du ministère de l'Intérieur, envoyant paître l'État de droit au sein de la start-up nation.

Lâcheté et hypocrisie

D'ailleurs, cet attentat permet d'illustrer une certaine lâcheté du pouvoir, notamment auprès du ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, qui assure que Samuel Paty avait eu le soutien de la hiérarchie éducative, en réponse à l'extrême-droite qui souligne un abandon du prof par la dite hiérarchie (cf lien n°3). Or, les enseignants, qui ont dû gérer comme ils l'ont pu la période de confinement et le déconfinement pour continuer à donner cours à leurs élèves, ont régulièrement senti un abandon de la part de leur hiérarchie ces dernières années, ainsi que les problèmes de recrutement dans plusieurs disciplines car crise de vocations et le problème de classes surchargées, ne facilitant pas la pleine transmission de savoir aux élèves. Sans oublier les éternels clichés sur la fainéantise des profs par rapport à leur volume horaire de présence en classe, omettant ainsi le travail fait à domicile.

Une lâcheté complétée par de l'hypocrisie car le pouvoir, et le reste de la classe politique, omettent de parler de la politique extérieure française. Or, cette politique extérieure expose l'Hexagone par au moins deux biais: un alignement sur la politique extérieure étasunienne, en dépit du mandat de Donald Trump, depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, avec des participations de l'armée française en Libye ou en Syrie; un accommodement avec certains pays arabes, en l'occurrence l'Arabie Saoudite et le Qatar, en vendant des armes ou en permettant à des affairistes de ces contrées à se faire plaisir en France - achat immobilier, acquisition d'un club de foot, etc. -, alors que des courants liés à l'islamisme terroriste sont basés dans ces pays. C'est un peu tendre le bâton pour se faire battre, et reporter la faute sur des personnes qui n'en sont pas originaires mais dont leur croyance, réelle ou supposée, les fait rapprocher de Riyad et de Doha.

Et si on rajoute le couvre-feu dans les principales aires urbaines françaises en période de vacances de la Toussaint, l'atmosphère est bien morose.

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