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Les 80 ans du Front populaire

Publié le par JoSeseSeko

Les 80 ans du Front populaire

Avec des réformes comme les congés payés, les conventions collectives ou l'accroissement de la liberté syndicale, le Front populaire laisse une trace importante dans l'histoire, malgré une existence éphémère, avec le contexte extérieur des années 1930.

Le 3 mai 1936 entérine un événement important dans l'histoire politique, économique et sociale en France. Au deuxième tour des élections législatives, le Front populaire - alliance entre le Parti radical, la Section française de l'internationale ouvrière (SFIO, ancêtre du Parti socialiste) et le Parti communiste français (PCF) - emporte 386 sièges sur 608 en mai 1936, lui donnant une large majorité. Au sein de cette alliance, c'est la SFIO qui possède le plus grand nombre de sièges (147), incitant Léon Blum, leader socialiste, à former un gouvernement avec lui comme Président du Conseil (équivalent du Premier ministre).

De la grève aux accords de Matignon

Le gouvernement Blum ne compta alors aucun ministre communiste, ces derniers se contentant de soutenir par leurs votes à la Chambre des députés (72 députés), afin de ne pas trop compromettre le Front populaire face au patronat. Mais une vague de grèves a pris de court les élus et le gouvernement. Les ouvriers, ayant voté massivement pour le PC ou la SFIO, entendent bien voir des améliorations concrètes de leurs conditions de travail. D'où une vague de grèves inédites pour l'époque, avec occupation des usines pour éviter un licenciement de la part des patrons, mais entretien de leur outil de travail. Cette "grève sur le tas" pousse le gouvernement Blum à mener des négociations avec le patronat et la CGT réunifiée depuis le début de l'année 1936, après une scission consécutive à celle opérée à la SFIO au Congrès de Tours en 1920, donnant naissance au PCF. Certains observateurs actuels y trouvent un parallélisme avec le mouvement Nuit Debout, lui aussi organisé sur le tas, à l'écart des partis politiques pour leur mettre la pression.

Toujours est-il qu'après un mois de grève, et plusieurs centaines de milliers d'ouvriers mobilisés, les syndicats (patronat et salariés) et le gouvernement signent les accords de Matignon, les 7 et 8 juin 1936, inscrivant la liberté d'adhésion à un syndicat, l'élection de délégués d'atelier et surtout, une augmentation des salaires de 7% pour le haut de l'échelle salariale puis 15% pour les plus bas salaires. D'autant que dans la foulée, les députés votèrent les premiers congés payés (deux semaines), la semaine de 40 heures et l'établissement des conventions collectives.

Un contexte défavorable et colonialiste

Face à ces décisions économiques et sociales, qui n'étaient pas totalement prévues dans le programme modéré du Front populaire - le ralliement des radicaux l'imposait à l'époque -, et d'autres réformes structurelles (reprise en main de la Banque de France par l'État face aux "200 familles"; nationalisation dans l'armement puis dans le transport avec la naissance de la SNCF en 1937), la classe dominante répondit par une fuite des capitaux, obligeant le gouvernement Blum à dévaluer le franc pour retrouver une certaine souplesse, éviter une inflation démesurée et les libéraux, défenseurs de la bourgeoisie, accusent le gouvernement de "laxisme" sur les accords salariaux et les 40 heures. Du coup, à l'été 1936, M. Blum et ses ministres furent sur la défensive, d'autant plus que le contexte extérieur affaiblit davantage le Front populaire en son sein.

La guerre d'Espagne éclatant en juillet 1936, le gouvernement républicain espagnol (Frente popular, comptant des radicaux, des socialistes, des communistes et des anarchistes) appelle son voisin français à le soutenir face aux nationalistes de Franco, aidés par l'Italie de Benito Mussolini et l'Allemagne d'Adolf Hitler. Les communistes comptaient y aller, mais les radicaux tinrent à s'aligner sur l'allié britannique, refusant la guerre. M. Blum fut contraint à la non-intervention, fragilisant son gouvernement, mais laissa faire des volontaires combattant en Espagne dans les Brigades internationales. Le Front populaire dirigeait aussi une France ayant un empire colonial à l'époque. Et face au lobby colonial, le gouvernement Blum se résolut au statut quo, malgré la tentative du projet Blum-Violette, accordant le droit de vote à une minorité d'Algériens (fonctionnaires), refusée par le Sénat. Du coup, le prolétariat "blanc" fut encore plus indifférent aux luttes du prolétariat "non-blanc" sous le Front populaire, à son corps défendant. C'est semblable à ce qui se passe aujourd'hui sous l'angle de l'antiracisme.

Une résonance actuelle

Bien que cet événement ait 80 ans, il est fort bon de remarquer qu'il a un certain écho avec l'actualité du moment. Tout d'abord sur la question du travail, avec le projet de loi travail, porté par un gouvernement composé de socialistes, qui est considéré par ses objecteurs comme un retour à la période précédant le Front populaire dans l'organisation du travail, alors que l'évolution technologique rend de moins en moins nécessaire d'augmenter la durée de travail, dont la nature (salariat) subit une mutation importante ces dernières années. C'est un peu comme si ça marchait sur la tête.

Autre point de résonance, c'est la question pigmentaire. La haine raciale était notamment portée sur l'antisémitisme, avec une extrême-droite puissante et possédant des journaux (Gringoire, Je Suis Partout), s'exprimant volontiers contre "le juif Blum", ou lançant des calomnies contre Roger Salengro, ministre de l'Intérieur, poussant ce dernier au suicide en novembre 1936, mais dans le contexte colonial de l'époque, le "racisme institutionnel" faisait rage (pas d'électeurs musulmans en Algérie; aucun gouverneur Afro-descendant avant la nomination de Félix Éboué en Guadeloupe en 1936) et certains mouvements indigènes, pourtant pleins de sympathie envers le Front populaire, furent interdits comme l'Étoile nord-africaine en janvier 1937, car vu comme "jouant le jeu des fascistes". Aujourd'hui, les mouvements antiracistes menés par des "non-blancs" (Collectif contre l'islamophobie en France, Brigade anti-négrophobie, Stop le contrôle au faciès, Les Indivisibles!, etc.) sont pointés du doigt par les associations antiracistes officielles (LICRA, MRAP, SOS Racisme) et par le gouvernement Valls, les accusant de "communautarisme". Bref, il serait temps que la lutte des classes et les luttes pigmentaires s'articulent, comme le désirait en son temps l'intellectuel trinidadien C.L.R James.

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