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Houria Bouteldja: "Une rupture avec l'universalisme blanc"

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Capture d'écran Youtube

Photo: Capture d'écran Youtube

Au cours d'une réunion dans un bar-resto parisien, Houria Bouteldja et Maboula Soumahoro ont tenu à revenir sur leur participation à l'émission "Ce soir (ou jamais)" du 18 mars, qui a fait polémique dans les sphères anti-racistes, aux diverses accusations dont elles ont pu faire l'objet tout en exprimant un discours politique, en recherche d'alternatives.

Pour celles et ceux qui n'auraient pas regardé l'émission "Ce soir (ou jamais)" du 18 mars 2016, le thème était centré sur l'antiracisme et sur l'idée qu'il y a plusieurs antiracismes tendant à se séparer. La disposition était telle que d'un côté, l'antiracisme "moral" était représenté par le politologue Thomas Guénolé ou l'enseignante Anastasia Colosimo; l'antiracisme "politique" était symbolisé par la porte-parole du Parti des indigènes de la République (PIR) Houria Bouteldja, ou par l'historienne Maboula Soumahoro. De grosses passes d'armes eurent lieu, notamment en provenance de M. Guénolé à l'encontre de Mme. Bouteldja, l'accusant de divulguer la haine sous différents angles (antisémitisme, racisme anti-blancs, misogynie, homophobie, etc.). Bref, des déclarations d'amour vache si ça osait être pris autrement qu'au premier degré!

Double discours

Dans les jours qui ont suivi l'émission, les charges médiatiques contre Mmes Bouteldja et Soumahoro ne sont pas allées de main morte. Mais c'est davantage la porte-parole du PIR qui est dans le viseur en raison de propos écrits dans son livre "Les Blancs, les Juifs et Nous, Vers une politique de l'amour révolutionnaire" en librairie, sur les juifs ou les blancs, puis par rapport au PIR, dont le positionnement pro-palestinien et l'antisionisme affiché lui valent d'être considéré comme antisémite. Bref, un double discours, à l'instar de celui qui serait tenu par l'islamologue Tariq Ramadan.

En réponse, Houria Bouteldja, ainsi que Maboula Soumahoro, estiment que le double discours est tenu par les antiracistes "moraux" car certains affirment que les "races" n'existent pas, que celles et ceux qui pensent le contraire font la promotion du racisme et qu'en coulisses, leurs propos diffèrent du moment télévisuel. L'historienne rappelle qu'après l'émission, Mme Colosimo est allée la féliciter pour "ce débat de haut vol" ou évoquant auprès du public présent durant la conférence ce lundi 28 mars, combien M. Guénolé aimait la Marche de la dignité du 31 octobre 2015, mais refusant de la suivre en raison du PIR de Bouteldja. C'est dire le contentieux préalable entre les deux personnes!

Jeu sur les tensions

La partie la plus polémique sur la conférence organisée par la sociologue Nacira Guénif-Souilamas a porté sur l'une des participantes à cette émission du 18 mars dernier, Nadia Remadna. Fondatrice de la Brigade des mères, elle semblait partie pour rejoindre les positions de Mmes Bouteldja et Soumahoro quand elle montra le long de l'émission, selon elles, une vision du racisme telle qu'elle est présentée par les antiracistes "moraux" comme M. Guénolé ou les associations antiracistes (SOS racisme, Licra, Mrap, etc.), insistant à maintes reprises sur le racisme entre "non-blancs" ou qu'il ne faudrait pas parler "d'islamophobie".

Autant, Mmes Bouteldja et Soumahoro ont avoué vouloir "l'épargner" durant l'émission, autant elles prennent moins de gants ce 28 mars. Mme Soumahoro se demandant si Mme Remadna avait une attitude "bizarre", d'autant plus que ça provoquait un contraste qui jouerait en faveur de l'antiracisme "moral" en biaisant l'intersectionnalité de la manière suivante: Une femme de Sevran contre une autre vivant sur Paris mais ayant grandi dans le Val-de-Marne; une militante associative face à une universitaire. Pour Mme Bouteldja, ses prises de paroles ont pollué le débat, considérant que le racisme entre "non-blancs" était "hors-sujet", quand bien même il n'est pas nié par les oratrices, l'inscrivant dans une analyse liée à l'histoire coloniale. Mais ce qui irrite nombre de personnes venues à cette conférence, c'est que Mme Remadna soit invitée partout, en jouant selon elles le rôle de "l'arabe de service", au discours qui ne serait pas subversif, un écho contemporain au "nègre de maison" du temps de l'esclavage, aux impacts encore non négligeables de nos jours.

Un internationalisme par étapes

Face à un antiracisme "moral" qui semble être inoffensif pour lutter contre un racisme "institutionnel" ou "structurel" et des intellectuels jouant le rôle de "gardiens de l'ordre social", Mme Bouteldja puis Mme Soumahoro semblent faire peur car elles démontreraient une "blanchité" qui fait que le rapport de forces, tant au niveau économique que politique, ne serait favorable qu'aux "blancs". Du coup, Mme Bouteldja se veut être "en rupture avec l'universalisme blanc".

Et à la question: "Est-ce que cette rupture servirait de base à un internationalisme arabe, africain, asiatique?" la porte-parole du PIR répond que cet internationalisme à redéfinir devra commencer au niveau domestique (national), avec des racisés qui s'auto-organisent puis se rassemblent sur des objectifs communs, avant de progresser au niveau européen puis à plus grande échelle encore. Mais pour elle, pas besoin de préciser que c'est un internationalisme prolétarien car tout "indigène" est prolétarisé, puis arriver à sortir le vocabulaire marxiste de "prolétariat" ou de "lutte des classes" dans les banlieues ne pourrait que détourner le prolétariat racisé de la lutte, à ses yeux, car ce dernier est attiré par la logique aliénante de consommation de masse qu'offre le capitalisme depuis l'après-guerre. Du coup, penser l'autogestion, ça ne vient plus tellement à l'esprit. De même que croire que les rares "non-blancs" embourgeoisés défendraient leurs "frères" de couleur, ce serait se méprendre de leurs intérêts de classe sociale. Surtout si certains se déclarent fièrement afrocapitalistes - ça existe! -

Alliances délicates

Vu la réputation médiatique, il est évident que des alliances officielles sont difficiles à obtenir pour le PIR en particulier. Pourtant, selon Houria Bouteldja, plusieurs universitaires, plusieurs militants de gauche radicale portent de l'estime pour son travail fait dans son dernier livre (tout comme Mme Colosimo). Naturellement (ou presque) le camp de "l'antiracisme politique" veut nouer des alliances avec la gauche radicale, qui comme le reste de la gauche française, est dans le flou idéologique. Mais ce n'est pas sans soucis car l'émission du 18 mars a suscité de vives critiques au sein de la gauche sur les réseaux sociaux et que les "blancs de gauche", se sentant comme d'autres blancs, en recul, pourraient provoquer un danger encore plus manifeste - comme aux États-Unis avec la candidature de Donald Trump - qu'ils alimenteraient, sans assurer avec une totale certitude la défense du prolétariat "blanc". Ce que Mme Bouteldja estime avoir observé de la part de la gauche radicale et celle de gouvernement dans les années 70-80.

Et pourtant, les possibilité d'alliance, voire de convergence, existent, comme en atteste la réunion organisée le 15 mars, à ce sujet. Mais ce qui peut paraître sidérant quand on écoute Mme Bouteldja, c'est le primat d'une "lutte racialiste" sur la lutte des classes, même si elle déclare l'incorporer dans son analyse. Un peu comme la gauche radicale dans le cas contraire. Et ça donne l'impression qu'il n'y a pas d'articulation possible. Et pourtant, un philosophe comme CLR James en fit un axe central de son travail intellectuel au XXe siècle, mais cette référence qui serait fort utile, n'est guère connue de nombre d'intellectuels et de militants.

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