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Le paradigme du parti politique remis en question

Publié le par JoSeseSeko

Le paradigme du parti politique remis en question

Réduction du nombre de militants, côte de popularité en chute libre, multiplication d'affaires concernant des élus, impression d'entre-soi impossible à faire dynamiter, les partis politiques, notamment en France, ont du mal à séduire les citoyens qui souhaitent s'engager dans un mouvement où les idées donnent le la, et non les égos des cadres dirigeants.

Courant juillet 2016, l'hebdomadaire Politis titrait ainsi: "A-t-on encore besoin des partis?" Une question qui se pose de plus en plus à l'heure où les partis politiques sont critiqués de toutes parts, y compris en leur sein, par des militants ou des cadres dirigeants. À tel point qu'en avril dernier, le quotidien Le Parisien indiquait qu'à peine 600.000 français adhéraient à un parti politique en 2016, soit près de 1% de la population française (cf lien n°1). Bien loin de l'époque des années 1970-1980, où des partis tels le Parti communiste français (PCF), le Parti socialiste (PS) ou le Rassemblement pour la République, ancêtre du parti Les Républicains (LR), revendiquaient chacun 500.000 militants ou plus. Remarque, ces chiffres pouvaient être faux vu qu'à l'époque, l'exigence de transparence des partis politiques était moindre qu'aujourd'hui. Mais pour quelles raisons cette érosion du militantisme politique prend corps en France et est-ce singulier à l'Hexagone?

Une querelle d'egos...

L'une des raisons de cette fuite du militantisme politique est la multiplication de querelles entre cadres d'un même parti, chacun aspirant à être le candidat pour l'élection présidentielle (2017 voire 2022). Du coup, tous les coups bas sont permis et tout le monde aspire à être candidat. À droite, la primaire se fera avec l'ancien président Nicolas Sarkozy, dont tout le monde se doutait bien qu'il reviendrait dans la course au pouvoir suprême, quand bien même il avait déclaré en 2012 qu'en cas de défaite, il se retirerait "définitivement de la vie politique". Une candidature de plus avec celles d'Alain Juppé, de François Fillon, de Nathalie Kosciusko-Morizet, Jean-François Copé, Henri Guaino, Bruno Le Maire, Nadine Morano, etc.

À gauche, ça se bouscule. Le PS voit son aile gauche se lancer en ordre dispersé avec Marie-Noëlle Lienneman, Gérard Filoche, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg. Aux yeux des partisans de François Hollande, c'est du pain béni alors que l'actuel président de la République n'a pas encore indiqué ses intentions profondes pour 2017, même si peu de gens sont dupes sur son envie d'être réélu par les électeurs dans moins d'un an. En outre, Emmanuel Macron attire la curiosité. Le ministre de l'Économie fait jouer sa musique personnelle, affirmant qu'il n'est "pas socialiste" au moment d'une visite au parc du Puy du Fou chez Philippe de Villiers, le nostalgique de la contre-révolution vendéenne. Enfin, les écologistes organisent leur propre primaire, avec comme principaux candidats Yannick Jadot et Cécile Duflot. Et vu la faiblesse de ce parti (5.000 militants grand maximum), ça risque de ne pas peser lourd dans la balance.

... occultant les idées

Devant cette démonstration de politique-spectacle, faisant écho au livre La Société du spectacle de Guy Debord, les idées semblent être au second plan, si elles existent. Au fond, ça donne l'impression de concours à celui qui pisse le plus loin - ce qui est machiste, j'en conviens -, ou à un concours de beauté. Et dans ce dernier exemple, l'économiste britannique John Maynard Keynes indiquait combien le marché pouvait être puissant, jusque dans l'erreur car selon lui, "mieux vaut avoir tort avec le marché que raison contre lui".

Et pourtant, les idées ne manquent pas chez certains candidats: à droite, c'est la question de l'austérité qui fait monter les enchères (qui proposera le plus de coupes budgétaires?), de même que la question communautaire, voire communautariste prime, notamment pour viser les Français de confession musulmane. Comme si ceux de confession chrétienne ne faisaient pas de communautarisme, en vertu de la loi de 1905 sur la laïcité, que ces politiciens actuels détournent sans vergogne, pour détourner les gens de la question sociale. À gauche; c'est plutôt sur l'idée de la répartition des richesses mais aussi sur l'Union européenne que ça s'écharpe (qui est le plus fédéraliste ou le plus souverainiste?). Mais ces idées viennent la plupart du temps de réunions dans des think tanks (Institut Montaigne, Terra Nova), et non plus de meeting de militants. Et quelque part, le développement du mouvement Nuit Debout depuis avril montre l'envie pour des milliers de citoyens de repartir à la base de la politique, c'est-à-dire, l'organisation de la cité par et avec ses habitants de base. En outre, les intellectuels, qui étaient bien vus de la part des partis politiques, à qui ils demandaient des conseils, sont désormais une cible pour les politiciens, les forçant à montrer les crocs devant une rupture consommée (cf lien n°2).

Anesthésie par la primaire

Mais ce qui rend le militantisme de moins en moins nécessaire pour participer à certaines décisions politiques est la généralisation de la primaire. En s'inspirant des États-Unis - américanisation oblige -, la primaire veut s'ouvrir aux sympathisants d'un parti, et non plus aux seuls militants. C'est une logique qui part d'une bonne intention car ça permet au bout d'unifier autour d'une personne tout un camp politique. Mais l'effet pervers immédiat est l'anesthésie des idées car le candidat vainqueur se contentera de faire son programme sur ses seules idées, malgré la remise en cause par ses adversaires qui pourraient avoir convaincu une forte minorité de sympathisants.

En fin de compte, ce procédé va davantage réduire la diversité de l'offre politique et le multipartisme, pourtant inscrits dans la Constitution de la Ve République, notamment dans l'alinéa 3 de l'article 4: "La loi garantit les expressions pluralistes des opinions et la participation équitable des partis et groupements politiques à la vie démocratique de la Nation." Ce n'est pas un hasard si un Jean-Luc Mélenchon se lance dans l'élection présidentielle avec le Parti de gauche comme soutien, sans le reste du Front de gauche, dont le PCF, et sans passer par la primaire de gauche. Pareil pour Bastien Faudot, du Mouvement républicain et citoyen (MRC), devant pour sa part faire face à l'héritage de Jean-Pierre Chevènement dans le MRC. Ces deux exemples montrent que la primaire est quelque part un "piège à cons" dans lequel ils ne veulent pas tomber.

Affaires et endettement

Ces dernières décennies, les affaires autour des partis politiques ont été légion. Par exemple, l'affaire Urba avait fortement ébranlé le PS dans les années 1980, avec des accusations de fonds occultes pour avantager des entreprises dans des appels d'offres de marchés publics, ou l'affaire Bygmalion, pour le financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy (LR). Dans les deux cas, touchant les deux grands partis politiques français, ça démontre le problème de gestion de l'argent pour un parti politique et de transparence dans les recettes et dépenses.

Par conséquent, ça renforce le besoin d'avoir des électeurs, pour tous les partis politiques. De part leur institutionnalisation par la Constitution (art. 4), les partis politiques peuvent recevoir des ressources publiques. Pour cela, il faudrait faire minimum 5% à des élections - présidentielle ou législatives par exemple -, pour obtenir un remboursement des frais de campagne. En outre, une coutume, notamment dans les partis de gauche, veut que les élus reversent 10 à 25% de leurs indemnités auprès de leur parti respectif. C'est dire si c'est parfois vital. Par exemple, suite aux élections régionales, notamment dans les Hauts-de-France (ex-Nord-Pas-de-Calais + Picardie) ou en Provence-Alpes-Côte d'Azur, le PS dans ces fédérations locales, a des finances dans le rouge, étant donné qu'il n'y a aucun élu régional. Un vrai manque à gagner financier et une perte d'influence politique considérable car les fédérations des Bouches-du-Rhône et du Nord sont parmi les plus puissantes et les plus historiques au sein de ce parti. À l'inverse, le Front national voit ses finances s'accroitre, stimulant sa montée en puissance au niveau politique.

Un entre-soi sous de multiples formes

Une autre raison de la désaffection des citoyens envers le militantisme politique est l'impression d'un entre-soi au sein des cadres des différents partis politiques. L'image ressentie est celle que les leaders politiques se connaissent depuis les études supérieures - Sciences Po, ENA -, qu'ils se retrouvent pour aller dîner par moments, contrastant avec les foires d'empoigne qu'ils peuvent s'envoyer en public. Cet entre-soi au niveau culturel, intellectuel, est assez gênant. D'autant plus que les rares politiciens n'ayant pas un parcours scolaire important (Pierre Bérégovoy) ont été assez mal vus. D'ailleurs, selon l'Observatoire des inégalités, seulement 3% des députés sont des employés ou des ouvriers, alors que ces catégories socioprofessionnelles représentent plus de la moitié de la population active en France. Donc, il y a une sur-représentation des cadres ou chefs d'entreprise dans les hautes sphères politiques. En outre, il y a l'impression que c'est une gérontocratie qui domine la vie politique française car la plupart des leaders politiques sont sur le devant de la scène depuis au moins 25-30 ans. Rares sont les élus de moins de 40 ans et quand ils sont médiatisés, comme Macron ou Marion Maréchal-Le Pen, ça attire l'attention. Pas forcément pour de bonnes raisons.

Enfin, il y a un autre entre-soi, qui n'est guère pointé du doigt, c'est l'entre-soi "pigmentaire". Selon différentes estimations, il y aurait 3 à 4 millions de français ayant des racines africaines et caribéennes, plus 5 à 6 millions de français d'origine maghrébine et environ 1 million de français d'origine asiatique. Difficile à vérifier vu que les statistiques "ethniques" sont officiellement interdites par le Conseil Constitutionnel (mais officieusement, il y a des enquêtes sociologiques de l'INSEE et de l'INED). Donc, au maximum 11 millions de Français sont d'origine extra-européenne, sur une population de 66 millions d'habitants, soit environ 16,7% de la population. Si ça se translatait dans la représentation à l'Assemblée nationale, il faudrait 96 députés "non-blancs" sur les 577 que compte la chambre basse du Parlement. Et c'est loin d'être cas, l'actuelle législature ayant 50 députés "non-blancs" tout au plus, et essentiellement dans ce bloc des afro-descendants élus dans les départements d'Outre-mer (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Mayotte). Quelque part, un "racisme institutionnel" subsiste dans la pratique politique, car les partis ont du mal à promouvoir des personnes "issues de la diversité" sans que ça ne crée pas de polémiques en cascade, et les électeurs ayant des origines extra-européens sentent bien un manque de représentation de leur côté, les incitant à bouder les urnes. Un cercle vicieux.

Une particularité française?

Pour finir, il faut voir si la France fait exception parmi les autres démocraties occidentales ou pas. L'exception culturelle française est surtout présente dans le cumul des mandats car la France est le seul pays occidental où la majorité des élus nationaux cumule un mandat, tandis que ce comportement est minoritaire dans les autres pays, voire interdit, comme aux États-Unis. La France connaît une hausse de l'abstention, comme d'autres démocraties occidentales depuis 30 ans.

Mais dans les pays voisins, le militantisme politique a retrouvé une certaine vigueur, notamment à gauche. L'essor de Podemos, comme celui de Ciudadanos, en Espagne, montre que le renouvellement de la classe politique n'est pas illusoire et peut motiver les électeurs. La prise de pouvoir de Syriza en Grèce était marquée par l'intransigeance de ce parti à l'égard du Pasok, avant de faire une volte-face sidérante durant l'été 2015. L'élection de Jeremy Corbyn à la tête du Parti travailliste au Royaume-Uni montre que la tactique de recentrage de ce parti, initiée par Tony Blair dans les années 1990 et vantée médiatiquement, peut être battue et que l'aile gauche d'un parti socialiste ou social-démocrate peut convaincre. D'ailleurs, avec le Brexit, le Labour enregistre de nouvelles adhésions, atteignant la barre des 650.000 militants, un record, alors qu'il est en proie à une guerre de tranchées pour la réélection (ou pas) de M. Corbyn à sa tête.

Bref, il n'y a pas une fatalité face à l'érosion du militantisme en France.

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