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Un islam gallican ou comment déplacer la question sociale

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Sipa

Photo: Sipa

Avec la proposition du nom de Jean-Pierre Chevènement comme président de la Fondation pour l'Islam de France, le signal envoyé est celui d'une exigence politique à une réforme du culte musulman, dont se revendiquent les membres de l'État islamique (Daech), organisation ayant commis des attentats en France et ailleurs ces derniers mois. Mais comme avec l'État d'urgence tordant le cou à l'État de droit, cet interventionnisme sur des histoires religieuses dénature la laïcité, et mobilisent les énergies sur ce sujet, mais pas sur d'autres.

Les dernières attaques revendiquées par l'organisation terroriste État islamique sur le sol français ces dernières semaines ont provoqué un tel émoi dans la population que certains exigent que le culte musulman tel qu'il est en place en France soit réformé. Et comme dans d'autres domaines, il faut que l'État soit mobilisé pour résoudre ce problème. Et là, le président de la République, François Hollande, a remis en avant la Fondation pour l'Islam de France, avec la volonté de mettre à sa tête de Jean-Pierre Chevènement. Dans une interview accordée au journal Le Parisien, lundi 15 août, l'ancien ministre de l'Intérieur - et des Cultes, n'oubliez jamais ça, chers lecteurs! -, indique certains axes de son mandat dans cette institution tels "la formation profane des imams" - langue, droit, etc. - la programmation de "projets culturels ayant pour but de faire mieux connaître la civilisation musulmane" ou un "institut de recherche - profane - en islamologie". Le tout en interdisant tout financement étranger, en se basant uniquement sur du financement made in France, si on peut dire.

Un bon signal?

Suite à cette nomination, des réactions diamétralement opposées se sont fait face. D'abord, plusieurs médias, dont le journal Marianne, qui est assez sensible au concept de souverainisme défendu par M. Chevènement, ont salué ce geste présidentiel envers un républicain profondément attaché à la laïcité, reconnu comme un connaisseur du monde arabo-musulman, qui saurait "rendre compatible l'Islam avec la République", avec l'idée qu'un Islam de France - ou Islam gallican - pourrait germer, à l'instar de ce qui s'est fait avec le catholicisme au fil des siècles passés.

Mais les critiques sont nombreuses au sujet de M. Chevènement. Premièrement, il le reconnaît lui-même, il n'est pas musulman. Ce qui peut irriter certains pratiquants de cette religion. Deuxièmement, c'est un politicien, ayant un passé gouvernemental qui plus est. Ce qui peut laisser entendre une interférence du politique dans des affaires religieuses, pas tellement en droite ligne de la loi de 1905 organisant la séparation des Églises et de l'État. Et ce, d'autant plus que les principaux concernés n'ont pas l'air d'être entendus dans cette histoire. Troisièmement, une petite phrase de l'ancien ministre de l'Éducation nationale laisse pantois. La voici:

  • "Le conseil que je donne dans cette période difficile — comme le recteur de la mosquée de Bordeaux — est celui de discrétion. Les musulmans, comme tous les citoyens français, doivent pouvoir pratiquer leur culte en toute liberté. Mais il faut aussi qu'ils comprennent que, dans l'espace public où se définit l'intérêt général, tous les citoyens doivent faire l'effort de recourir à la « raison naturelle »."

L'interprétation critique qui s'est développée est qu'en gros, tandis que des Français non-musulmans pourraient pleinement exprimer leur culte dans l'espace public, leurs compatriotes de confession musulmane devraient raser les murs! Quatrièmement, l'évolution idéologique de M. Chevènement oblige certains à rappeler ses idées dans les années 1980, quand il était le meneur de l'aile gauche du Parti socialiste (PS), n'étaient pas les mêmes que celles développées depuis les années 2000 avec son parti, le Mouvement républicain et citoyen (MRC), dont il a préféré le quitter en 2015.

Enfin, quand M. Chevènement était ministre de l'Intérieur (1997-2000), il considérait certains jeunes de la banlieue tels des "sauvageons", précédant ainsi Nicolas Sarkozy avec le terme "racaille" qu'il faudrait "nettoyer au kärcher". En bref, vu l'âge de cet homme - 77 ans -, ça peut faire penser à cette réplique du film Mon nom est Personne: "Pour certains, c'est mauvais de trop vieillir!"

Mobiliser les esprits

Le fait que les polémiques s'enchainent sur la question de l'Islam, de sa place dans une France qui se dit laïque, mais qui ne masque pas sa nostalgie de la puissance de l'Église catholique, montre à quel point "l'opium du peuple" est encore utile dans le mode de production capitaliste. En effet, les esprits aliénés vont davantage se mobiliser sur le goupillon et non du côté du coffre-fort. Ce même coffre-fort pouvant soutenir financièrement des mouvements terroristes qui se réclament d'un courant religieux, comme l'indique l'enquête du journal Le Monde à propos des transactions entre Daech et le groupe LafargeHolcim.

Or, dans le cadre actuel, il y a une telle essentialisation de l'Islam et de ses pratiquants organisée par les pouvoirs publics que la majorité suit sans sourciller un instant. Et pourtant, celle-ci n'aimerait pas que cette minorité de confession musulmane essentialise les catholiques à propos des affaires de pédophilie ou des lynchages négrophobes organisés par le Ku Klux Klan, organisation fondée juste après la Guerre de Sécession, se revendiquant du christianisme. En vérité, la religion produit de l'hypocrisie et se nourrit de la misère économique et sociale pour avoir de l'influence et se mettre en avant, pour masquer des problèmes bien matériels. Ce n'est pas un hasard si l'encyclique Laudato Sí du pape François en 2015 a été bien perçue car elle visait les pauvres, pour laisser entendre que le souverain pontife est soucieux de leur bien-être, mais aussi les riches, pour les prendre par les bons sentiments et leur signifier qu'il est un précieux allié pour leurs intérêts.

Un flou à gauche

Sur ce sujet, comme pour d'autres, la gauche française a développé un certain flou idéologique ces dernières années. N'arrivant plus à convaincre les électeurs de banlieue, a priori des croyants en la religion musulmane, elle adapte un anticléricalisme et un laïcisme qui lui sont (presque) traditionnels sur la question de l'Islam afin de regrouper des citoyens non-musulmans qui seraient sensibles à l'idée que l'expansion de l'Islam menacerait la laïcité. Seulement, elle reste accusée de favoriser le communautarisme par la droite et l'extrême-droite, qui ne se gênent pas pour vouloir revendiquer "les racines chrétiennes de la France" et développer leur communautarisme, qui se veut majoritaire et tyrannique. Du pain béni pour Daech, qui y voit des "alliés objectifs" fertiliser son terrain de campagne!

Si du côté de la gauche, ça souhaite réconcilier les citoyens dans leur ensemble, il faudrait qu'elle revoie ses classiques tels Karl Marx, Paul Lafargue ou Jean Jaurès. C'est-à-dire abandonner toute politique antireligieuse qui n'aurait pas d'autre effet que de déplacer la problématique pour se concentrer sur les bases économiques du capitalisme, des moyens de convenir à son dépassement, afin de fournir l'ensemble des besoins à tous. Bref, un retour aux sources matérialistes de la pensée socialiste, replaçant l'être humain, quel qu'il soit, au centre de ses préoccupations. Mais ce principe, ayant pris cher avec le régime de l'URSS, a été laissé à l'abandon et à proximité de l'élection présidentielle de 2017, il ne risque pas d'être défendu.

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