Jaurès ou l'humanité tuée par l'imbécilité

Publié le par JoSeseSeko

Jaurès ou l'humanité tuée par l'imbécilité

Dans cette marche à la guerre, que nombre d'imbéciles estimaient courte, toute opinion pacifiste était vue comme de la traîtrise. Il y a un siècle pile, le 17 juillet 1914, dans un journal conservateur aujourd'hui disparu que fut l'Écho de Paris, on pouvait lire ceci: "Dites-moi, à la veille d’une guerre, le général qui commanderait […] de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui mettre à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle, pensez-vous que ce général n’aurait pas fait son plus élémentaire devoir ?" Deux semaines plus tard, Jean Jaurès, visé par l'auteur de cet article, Maurice de Waleffre, se fera alors assassiner par un nationaliste au nom de Raoul Villain (il ne l'a pas volé, son nom, en tout cas), dans le Café du Croissant, rue Montmartre, à Paris.

Comme le chantait Jacques Brel: "pourquoi ont-ils tué Jaurès?" Tout simplement parce qu'il était pacifiste, le meneur des socialistes français qui grandissaient en nombre, une des voix qui comptaient dans l'Internationale ouvrière (la IIe Internationale), et un lanceur d'appel à la grève générale simultanée, avec les socialistes allemands (même si ces derniers, comme leurs camarades français, votèrent les crédits de guerre une fois la mobilisation faite). Regardons un peu le parcours de ce grand homme de la République. Né à Castres en 1859, agrégé de philosophie à Normale Sup (condisciple, ami du philosophe Henri Bergson), Jean Jaurès était plus tourné vers l'enseignement que vers la politique. Mais, républicain qu'il était à ses débuts, il fut alors un député dit de centre-gauche de 1885 à 1889. L'historien Henri Guillemin, dans diverses conférences audio/vidéo réalisées sur Jaurès -qui sont ci-dessus- dit que le jeune député défendit dès 1886 une proposition de retraites ouvrières qui seraient "un premier pas sur la voie de ce socialisme vers quoi tout nous achemine." Donc, il prend un chemin politique vers le socialisme, qui fut fortement divisé en France. Les grèves de Carmaux, de 1892 à 1895, le convainquirent d'être définitivement socialiste. Dès lors, il essaya de convaincre les différents partis socialistes d'adopter une ligne "réformiste révolutionnaire", en participant donc au processus parlementaire de la IIIe République, car d'après lui:"Sans la République, le socialisme est impuissant. Mais sans le socialisme, la République est vide!" L'opposition à cette ligne fut longtemps symbolisée par la personne de Jules Guesde, l'autre grand leader de la gauche socialiste, marxiste, à la fin du XIXe siècle. Son influence s'étendit au moment de l'Affaire Dreyfus, où, s'opposant à Guesde (souvenir de la Commune vivace pour nombre de socialistes), Jaurès appela les socialistes à soutenir le capitaine Alfred Dreyfus et à prouver son innocence. Journaliste et régulièrement réélu député depuis 1893 (hormis entre 1898 et 1902, à cause de l'Affaire Dreyfus), Jaurès fonda le journal l'Humanité, dont le premier numéro parut le 18 avril 1904 et en 1905, il réussit enfin l'unité socialiste avec la Section française de l'internationale ouvrière (SFIO). À partir de là, Jaurès défendit, en France comme ailleurs, la paix et l'unité du prolétariat face à la bourgeoisie, son réformisme révolutionnaire prenant en compte la lutte des classes. Son opposition à la prolongation du service militaire lui valut la haine de l'extrême-droite, d'où les appels à son assassinat en 1914.

Après ce bref rappel du parcours de Jean Jaurès, j'aimerais me concentrer sur certains points, développés dans le hors-série du journal Politis consacré aux débats de la gauche depuis Jaurès, que je vous recommande d'acheter, chers lecteurs, vu qu'il est encore en kiosques:

- L'unité socialiste fut le grand programme, et la grande réussite de Jaurès. Dans les années 1880-1890, les partis qui se revendiquaient du socialisme, de l'internationalisme, de la lutte des classes, étaient multiples et opposés les uns aux autres. Il était donc difficile de convaincre les ouvriers, les employés de voter socialiste. Mais la volonté de Jaurès, ainsi que le pragmatisme (avec concessions de part et d'autre) que firent preuve Guesde, Jean Allemane, Paul Brousse, Paul Lafargue ou encore Jean Longuet, permirent d'arriver à cette unité, avec la fondation de la SFIO en 1905. Du coup, le mouvement socialiste pouvait fortement progresser avant la guerre de 14-18. En 1893, lorsque Jaurès fut élu en tant que socialiste, il y avait 33 députés socialistes (dont Jaurès) à l'Assemblée nationale, contre 12 en 1889. En 1914, il s'agissait de 102 députés socialistes (SFIO), d'ailleurs, le groupe socialiste devint le deuxième groupe le plus important de l'Assemblée nationale. Mais il demeure un bémol à cette montée en puissance du socialisme, c'est l'absence de liens avec les syndicats. Se référant aux socialistes allemands du Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD), ce parti qui avait encore une logique marxiste disparue aujourd'hui, ou aux travaillistes britanniques d'alors, Jaurès voulait que la SFIO ait des connexions avec les syndicats, notamment la Confédération générale du travail (CGT), le plus ancien et le plus important. Mais d'une part, les syndicats comptaient déjà peu de militants (450 000 du côté de la CGT), et d'autre part, l'esprit anarchiste primait au sein de la CGT à cette époque-là, puisque qu'elle établit la Charte d'Amiens en 1906, proclamant l'indépendance du syndicat par rapport aux partis politiques, marquant ainsi une victoire de l'anarcho-syndicalisme, du syndicalisme révolutionnaire.

- L'unité politique refléta une convergence idéologique chez Jaurès et les autres dirigeants socialistes. La lutte des classes y fut entérinée, suggérant que les élus socialistes se devaient de défendre la classe ouvrière, d'améliorer sa condition, face à la bourgeoisie, avec parfois des appels à la grève générale ou bien par la réforme (retraites, impôt sur le revenu, journée de 8 heures). La défense du collectivisme, de l'entreprise autogérée par les travailleurs, comme la verrerie autogérée d'Albi de 1896 à 1931, devenue une coopérative puis une filiale de Saint-Gobain. La socialisation des moyens de production fut donc centrale chez Jaurès et les socialistes d'alors, sans forcément se tourner vers l'État, symbole de domination d'une classe sur une autre.

- En accord avec les radicaux, Jaurès poussa les socialistes à combattre le cléricalisme, la domination scolaire, spirituelle de la religion, car il se doutait bien, tout comme les autres socialistes, qu'elle est l'allié objectif du Capital. Comme il le l'écrivit en 1892: "L'Église ne s'est tournée vers les faibles que le jour où ils ont commencé à être une force. Elle a été comme ces parents hautains et durs, qui sont pris soudain de tendresses et d'égards pour un parent pauvre en apprenant qu'il va faire un gros héritage." Néanmoins, s'il défendit la séparation de l'Église et de l'État en 1905, Jaurès ne voulait pas de politique anti-religion car cela fut secondaire, ne régla pas la "question sociale", et que s'il faut faire en sorte que les prolétaires ne soient plus aliénés par "l'opium du peuple", ce frein au développement humain, il faut faire en sorte que leur condition matérielle s'améliore, leur permettant d'avoir un plus grand accès à la culture, à l'éducation, et donc être irréprochable (Marx défendit un point de vue semblable en son temps).

- La question coloniale se posa chez les socialistes et chez celles et ceux qui se revendiquaient de gauche. Victor Hugo, qui siégea à gauche à la fin de sa vie, défendit l'entreprise coloniale en Afrique, avec un argumentaire semblable à celui de Jules Ferry au sujet de la "mission civilisatrice", avec les préjugés de couleur que cela comportait. Jaurès, mais aussi Guesde, combattirent ce colonialisme parce que ça déplaçait (une fois encore) la question sociale, sans la régler, que la colonisation relevait d'un coût public (prolétaire) pour un profit privé (bourgeois) et que c'était aussi une exploitation du prolétariat colonisé, qui pousserait à de plus fortes rancœurs et violences de la part des colonisés. Notamment en Algérie, où Jaurès prophétisa la guerre, qui eut effectivement lieu entre 1954 et 1962; ainsi que le retour en puissance de la Chine, après la guerre des Boxers, menée par la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne, les États-Unis, l'Autriche-Hongrie, le Japon, l'Italie et la Russie contre l'Empire du Milieu.

En tout cas, la conséquence immédiate de l'assassinat de Jean Jaurès fut l'appel à l'Union sacrée, auxquels les socialistes français et les syndicalistes répondirent en masse au moment de la mobilisation. Mais la conséquence lointaine fut la division, la rancœur de certains socialistes internationalistes, participant à la conférence de Zimmerwald durant la guerre, envers leurs camarades qui votèrent les crédits de guerre au lieu de s'y opposer, en France comme en Allemagne, et firent scission après la guerre de 14-18 pour former des partis communistes, d'autant plus que la Révolution bolchevique d'Octobre 1917, avec Lénine, frappa les esprits. Bref, l'unité cherchée par Jaurès vola en éclats avec la guerre!

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