Abus de position dominante du mainstream à l'Université

Publié le par JoSeseSeko

Abus de position dominante du mainstream à l'Université

La pensée économique néo-classique, ou orthodoxe, verrouille les positions au sein de l'enseignement supérieur, et ne tient nullement à ce que le gouvernement interfère pour favoriser l'expression de la pensée hétérodoxe, bien au contraire. Quitte à rendre impopulaire l'économie auprès des citoyens, en raison de son incapacité à comprendre la crise.

J'aurais pu faire cet article plus tôt mais il me fallait la version papier d'un article, issu du mensuel Le Monde Diplomatique, publié dans le numéro de juillet 2015. Ce dit article, écrit par la journaliste Laura Raim, démontre certaines choses que j'avais déjà remarquées durant mes années universitaires à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et répertoriées auprès de vous, chers lecteurs (notamment les plus fidèles d'entre vous). En tout cas, la pensée économique dominante, qui prône la concurrence "libre et non faussée", tient à avoir un monopole dans l'enseignement de l'économie dans le supérieur. Hypocrisie, quand tu nous tiens...

Tirole en première ligne

Ce qui a mis le feu aux poudres ces derniers mois est le projet gouvernemental de création d'une nouvelle section d'économie au sein du Conseil national des universités (CNU), intitulée "Institutions, économie, territoire et société". Ce qui permettrait à des économistes minoritaires au sein de l'actuelle section des sciences économiques, la "05", de pouvoir mener à bien cette nouvelle section, qui serait plus pluraliste (davantage de cours sur l'école autrichienne, le keynésianisme, le post-keynésianisme, l'école de la régulation, le marxisme, etc.), avec des interactions avec d'autres sciences (histoire, droit, politique, sociologie...).

Mais "c'était sans compter le tir de barrage des orthodoxes", comme l'écrit Raim. Et parmi eux, l'économiste Jean Tirole. Tout auréolé de son prix de la banque royale de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel (abusivement appelé "prix Nobel d'économie"), il s'est mis en première ligne, se permettant d'écrire à Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la recherche, usant de son influence auprès des gouvernants pour dire combien ce projet serait "une catastrophe" s'il était mené à son terme et "qu'il est impensable pour [lui] que la France reconnaisse deux communautés au sein d’une même discipline." Si vous lisez la lettre de l'économiste à la ministre (cf lien ci-dessous), chers lecteurs, elle vous fendrait le cœur! D'ailleurs, Vallaud-Belkacem a aussitôt enterré le projet.

Une colonisation institutionnelle

Faut les comprendre, Tirole et ses collègues orthodoxes. Ils ont tellement cravaché pour aliéner les esprits et dominer la sphère intellectuelle (et médiatique), qu'ils voient rouge quand on essaie d'ouvrir la porte à une autre lecture des faits économiques. Ces économistes sont les tenants de la pensée néo-classique, c'est-à-dire, qu'ils revendiquent l'héritage intellectuel de Steve Jevons, Carl Menger et Léon Walras, qui stipulaient au XIXe siècle que les agents économiques maximisent leur utilité et se montrent ainsi rationnels. Ils dominaient jusque dans les années 1930, où un John Maynard Keynes les discrédita, avant de prendre leur revanche dans les années 1970, avec l'école de Chicago (Milton Friedman, Gary Becker, etc.). Cette reprise en main du pouvoir des orthodoxes au sein des universités ne s'inscrit pas dans un cadre de justesse dans leurs idées mais dans une logique de "colonisation institutionnelle", d'après l'économiste Sophie Jallais, maître de conférences à Paris 1 (que j'ai eue une fois en cours d'amphi de microéconomie en Licence 2, remplaçant exceptionnellement la prof habituelle).

Cette domination facilite une reproduction des enseignants-chercheurs orthodoxes, faisant en sorte que les économistes hétérodoxes deviennent des espèces en voie de disparation. J'en veux pour preuve les données sur le recrutement des professeurs d'université, que j'avais déjà mises en avant pour un précédent billet. Ces données fournies par l'Association française d'économie politique (AFEP) indiquent qu'entre 2000 et 2011, plus de 80% des professeurs recrutés développent une approche mathématique, statistique, quantitativiste, tandis que ceux qui avaient une approche de la pensée économique qui comprenait des aspects sociaux (10,5%) ou qui étaient historiens de la pensée économique (5,3%), se font plus rares (cf graphique).

Par conséquent, la proportion de profs hétérodoxes a fondu comme neige au soleil, passant de 18% de promus entre 2000 et 2005, à 5% depuis 2006.

Une résistance multiple pour le pluralisme

Les hétérodoxes ont repris du poil de la bête depuis la crise de 2008-2009, avec du coup un Keynes qui refait surface, tout comme Karl Marx, la bête noire des économistes orthodoxes, et d'autres tels Irving Fisher, Michal Kalecki, Nicholas Kaldor, Joan Robinson, Hyman Minsky, etc. Enfin, un retour sauf dans l'enseignement universitaire (ou à la marge), où les orthodoxes tellement dominateurs feraient la sourde oreille. Face à cela, l'AFEP a lancé en début d'année une pétition (cf lien ci-dessous) qui a recueilli aujourd'hui, près de 5.500 signatures. Cela semble pas grand-chose mais cela signifie bien que les hétérodoxes, qu'ils soient keynésiens, post-keynésiens, marxistes, institutionnalistes, régulationnistes, etc. ne vont pas lâcher le morceau. Question de survie de la pensée économique dans son ensemble, face à l'obscurantisme du courant dominant.

Même certains groupes d'étudiants se montrent critiques envers l'enseignement de leur discipline et en appellent à du pluralisme, partout dans le monde. En France, c'est le mouvement Pour un enseignement pluraliste dans le supérieur en économie (PEPS-Économie) qui tient cette ligne critique, jugeant que les cours proposés à l'université sont trop concentrés sur l'approche orthodoxe, axée sur la microéconomie et les mathématiques principalement. D'ailleurs, d'après le PEPS-Économie, les cours d'histoire de la pensée économique (HPE) sont proposés de manière marginale (1,7% dans les programmes de licence d'économie dans les facs françaises).

Le pluralisme, une chance

Comme je l'ai déjà écrit, j'ai fait mes études en économie à la fac. Et là où j'étais, ce fut l'un des rares endroits où le cours d'HPE était obligatoire dans le programme de licence. Du coup, c'était l'un des rares cours où Marx était enseigné auprès des étudiants. En relisant l'article de Laura Raim, j'ai pu mesurer la chance que j'ai eue en allant à une université (Panthéon-Sorbonne) où la proportion d'économistes hétérodoxes est importante pour suivre des cours où une autre approche de pensée serait en œuvre. Mais aussi, de relever combien cette chance demeure fragile car suivre des cours dispensés par des hétérodoxes ou évoquant une pensée hétérodoxe, c'est de plus en plus optionnel à la fac. Du coup, pour un étudiant lambda, qui ne veut pas s'alourdir, il ne va pas chercher à suivre ces options-là, comme le cours d'épistémologie par exemple.

Les interconnexions avec l'histoire, le droit, la politique, la sociologie, ne sont guère encouragées dans les programmes de licence ou de master. De même que certaines branches de l'économie restent optionnelles pour les étudiants, telles l'économie du développement ou l'économie de l'environnement, quand bien même le contenu du cours pourrait être majoritairement orthodoxe, il y a des caractéristiques qui indiquent que la réflexion doit se faire sur le long terme et du coup, les hétérodoxes ont de quoi dire sur ces sujets. Je ne sais pas si ce billet sera lu par beaucoup d'entre vous, chers lecteurs, mais croyez-moi, il est salutaire pour l'intérêt de la science économique que les courants de pensée hétérodoxes soient renforcés, pour aider les citoyens à mettre tout en perspective et juger en leur âme et conscience dans une perspective élargie.

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