La famille Traoré ne lâchera rien tant que le "déni de justice" perdurera

Publié le par JoSeseSeko

Photo: JoSeseSeko

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Quelques milliers de personnes ont répondu à l'appel à la marche pour réclamer "Justice pour Adama" Traoré, dont la nouvelle autopsie du corps conclut à une mort suite à un "effort intensif" combiné de la présence d'une drépanocytose non détectée auparavant selon ce rapport, exonérant les gendarmes de toute responsabilité. De quoi imaginer que cette affaire est digne d'un scandale d'État, comme le fut l'affaire Dreyfus, ayant plusieurs caractéristiques similaires par ailleurs.

Selon le Comité Adama, organisateur de la marche, ils étaient près de 4.000 à avoir marché entre la gare du Nord et la place de la République, samedi 13 octobre, pour réclamer "Justice pour Adama", mort suite à une interpellation de la gendarmerie à Baumont-sur-Oise (Val-d'Oise), le 19 juillet 2016, jour de son 24e anniversaire. Mais également soutenir la famille Traoré, qui a droit à ce que ses soutiens appellent un acharnement de la part des institutions policières et judiciaires, vu que plusieurs frères du défunt - Bagui, Youssouf, Yacouba, Samba - ont été condamnés pour divers motifs et par conséquents mis en prison. Cette manifestation s'est déroulée une dizaine de jours après que le journal Le Monde ait publié un article sur une nouvelle expertise du corps d'Adama, concluant qu'Adama Traoré serait mort suite à la combinaison d'une "sarcoïdose de stade 2" et d'un "trait drépanocytaire", dont les effets avec la chaleur auraient été fatals au jeune homme, d'autant plus qu'il courait pour semer les gendarmes qui le poursuivaient durant 18 minutes en faisant 437 mètres, correspondant à un "effort maximal" selon l'avocat de la famille Traoré, citant le rapport, mettant ainsi de côté le fait que les trois gendarmes ayant interpellé Adama se soient mis sur son dos, avec tout leur poids, représentant 270 kilos selon des précédentes autopsies. De quoi avoir des doutes sur la pertinence de cette expertise car les médecins déclarent qu'Adama avait une bonne condition physique et un cœur d'athlète, et surtout, là où ça sent le foutage de gueule, c'est la distance parcourue en effort maximal. 437 mètres en 18 minutes. Ce qui correspond à une vitesse d'environ 1,5 km/h. Quelle sinistre blague! Et pour prouver combien c'est puéril, Google maps m'indique que de mon domicile au centre ville de la commune où j'habite, la durée est quasiment équivalente (17 minutes) pour une distance bien plus longue (1,3 kilomètre) en faisant de la marche normale, pas en courant donc. Ce qui correspond à une vitesse d'environ 4,6 km/h. Soit 3 fois plus ce qu'indique le rapport comme quoi Adama Traoré courait. De quoi inciter le comité Adama, et notamment Assa Traoré, sœur aînée d'Adama, à exiger une reconstitution de l'interpellation, et tout particulièrement cette course-poursuite

Digne de l'affaire Dreyfus?

Maintenant, la partie qui va suivre va irriter certain(e)s d'entre vous, cher(e)s lecteurs/lectrices, parce qu'avec le temps, je me pose la question suivante: l'affaire Adama Traoré est-elle comparable avec l'affaire Dreyfus (1894-1906)? Dans un premier temps, on devrait dire non car le capitaine Alfred Dreyfus était vivant durant l'affaire le concernant, tandis qu'Adama Traoré est mort. Puis, Dreyfus est issu d'un milieu social aisé, pour ne pas dire bourgeois, alors que Traoré est issu de l'immigration post-coloniale fortement prolétarisée. Mais d'autres éléments affichent des similitudes:

  • Le racisme institutionnel: dans le cadre de l'affaire Dreyfus, c'est l'antisémitisme chevillé au corps qui s'exprime dans l'armée, pour s'en prendre au Français de confession juive Dreyfus, accusé à tort d'espionnage au profit de l'Allemagne, dans une IIIe République conservatrice et coloniale, avec une institution militaire vue comme un rempart à protéger contre toutes les attaques. Dans celui de l'affaire Traoré, c'est la négrophobie qui s'exprime dans la gendarmerie, tout comme dans la police, avec une recherche à discréditer la mémoire d'Adama en le faisant passer pour un délinquant dans une Ve République également conservatrice et (néo)coloniale, où les forces de l'ordre (social) peuvent agir dans une certaine impunité, au nom de la violence dite légitime.
  • Une famille déterminée: Mathieu Dreyfus, le frère d'Alfred, est celui qui s'est le plus démené pour rétablir la vérité sur l'affaire d'espionnage, prouvant que son frère n'avait pas écrit le bordereau qui l'accusait d'avoir livré des documents secrets à Maximilian von Schwartzkoppen, l'attaché militaire allemand en poste à Paris, durant 12 ans, avant d'obtenir la réhabilitation de son frère, après plusieurs procès. Assa Traoré, la sœur d'Adama, porte la lutte pour réclamer la vérité sur la mort de son frère, soulignant le rôle du plaquage ventral des trois gendarmes et de leur poids combiné, empêchant la respiration de son frère, et bataillant pour avoir un procès des gendarmes en question depuis plus de deux ans.
  • Documents démontables: Dans l'affaire Dreyfus, le colonel Hubert Henry apporta un document qui était censé prouver la culpabilité du capitaine Dreyfus dans l'affaire d'espionnage. Or ce document était inventé par Henry lui-même, reconnaissant que c'est un faux auprès du ministre de la guerre le 30 août 1898, avant de se suicider le lendemain. Dans l'affaire Adama, la dernière expertise comporte des incohérences sur la course-poursuite et la nature du décès de Traoré; de même que l'un des médecins sollicités pour l'expertise a été blâmé en 2006 dans l'affaire des fœtus de l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul, sans pour autant être inquiété judiciairement, le parquet de Paris classant le dossier.
  • Division de la gauche: du temps de l'affaire Dreyfus, une partie de la gauche, notamment chez les radicaux et les socialistes, ne défendait pas Dreyfus de par sa confession juive (antisémitisme) et sa fonction de militaire, où le souvenir de la répression contre la Commune de Paris restait vivace, avec encore des témoins de cet événement, gobant ainsi les éléments incriminant pour de faux le capitaine Dreyfus. Pourtant une autre partie, que ce soit chez les radicaux ou les socialistes, s'afficha volontairement comme dreyfusarde "au nom de la justice et de la vérité". Pour l'affaire Adama, la gauche de gouvernement, notamment le Parti socialiste alors au pouvoir lors du décès, rechigne à défendre Traoré car ce serait faire dans le communautarisme (non-blanc), contraire à l'universalisme républicain dont elle se réclame qui fabrique pourtant un communautarisme dominant (blanc) qui ne doit jamais être remis en question, acceptant ainsi la dernière expertise délivrée et ses incohérences. Mais la gauche radicale, ou extrême-gauche, défend en partie la famille Traoré dans sa lutte car elle estime que ça participe à une articulation de la lutte des classes avec les luttes contre le racisme institutionnel.
  • Unité de la droite: la droite était antidreyfusarde lors de l'affaire Dreyfus, considérant que tout Juif serait forcément un "traitre", en raison de l'influence du christianisme catholique puis pour défendre une institution violente critiquée par les dreyfusards. Avec l'affaire Adama, la droite s'offusque de voir des personnes défendant un afro-descendant qui serait forcément un délinquant car issu des quartiers populaires face à une institution violente remise en cause. Et dans les deux cas, l'extrême-droite se montre particulièrement virulente, tant l'antisémitisme et la négrophobie sont imbriqués dans sa matrice idéologique.
  • Écho médiatique puissant: l'affaire Dreyfus fut un moment clé pour la presse française, avec des tirages de numéros à plusieurs millions d'exemplaires, fournissant ainsi un débat sur l'ensemble de la population, puis un clivage très fort entre journaux dreyfusards et antidreyfusards, indépendamment de leur ligne éditoriale puisque Le Figaro, journal de droite depuis ses débuts en 1826, publia des articles en défense de Dreyfus, par exemple. Dans l'affaire Adama, la presse se retrouve moins puissante, détrônée par les réseaux sociaux (Twitter, Facebook), qui deviennent des zones médiatiques où les expressions se font de manière passionnée et fortement clivantes entre les défenseurs de la famille Traoré et les soutiens des forces de l'ordre (social), touchant différentes parties de la population, et tout particulièrement la jeunesse, a priori moins friande d'informations que ses aînés.

En tout cas, comme il fallut 12 ans pour obtenir la vérité sur l'affaire Dreyfus, ça laisse imaginer que l'affaire Traoré s'inscrira dans une trajectoire longue, où les nerfs seront à vifs et les passions exacerbées.

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