Une justice spécifique en fonction du lieu d'habitation?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/ActuaLitté

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La sortie de Valérie Pécresse, présidente de la région Ile-de-France, appelant à un doublement des peines dans les quartiers criminogènes, ainsi qu'un recul de la majorité pénale à 16 ans, indique combien le contexte est puant dans une France qui affiche peu à peu son racisme institutionnel sans que ça ne choque grand monde, excepté quand un rappeur renverse dans un clip fictif le rapport de domination historique entre blanc(he)s et noir(e)s.

Au jeu de "je vais le plus à l'extrême-droite possible" au sein du parti Les Républicains, Valérie Pécresse tente de déborder son leader, Laurent Wauquiez. En effet, la présidente de la région Ile-de-France, qui s'était pourtant présentée comme plus proche du centre-droit que Wauquiez, a lancé une proposition, dimanche 30 septembre, qui peut laisser de marbre. Invitée chez RTL, elle s'est déclarée favorable au "doublement des peines pour les crimes commis dans les quartiers les plus criminogènes" (cf lien). De même qu'elle s'est positionnée pour un abaissement de la majorité pénale à 16 ans, au lieu de 18 ans actuellement. Une proposition déjà présente dans le programme de François Fillon lors de l'élection présidentielle de 2017.

Ciblage constant

Sur cet abaissement de la majorité pénale à 16 ans, ça signifie qu'un ado de 16 ans pourrait être soumis au droit commun, tout en n'ayant pas la majorité citoyenne, car en France, la majorité est fixée à 18 ans. Et il n'est pas prévu, dans l'esprit de Pécresse, d'abaisser l'âge du droit de vote à 16 ans, comme certains candidats durant la présidentielle l'avaient souligné dans leur programme, comme Jean-Luc Mélenchon par exemple.

Quant au doublement des peines, bien que Pécresse sait qu'une telle mesure est inconstitutionnelle, car constituant une inégalité dans la République dite une et indivisible, ça correspond à un ciblage constant des quartiers populaires, des banlieues prolétaires, et de manière plus précise, au prolétariat non-blanc et sa descendance, dont l'incapacité à pouvoir évoluer dans l'échelle sociale pousserait forcément à entrer dans le banditisme, les trafics, bref dans des activités illégales si on suit la logique de Pécresse. Le tout en laissant entendre que ce serait un choix individuel, et non une conséquence d'un rapport de domination imbriquant à la fois la lutte des classes et le racisme institutionnel, avec des forces de l'ordre (social) qui pourraient, dans ce cas, agir encore plus comme bon leur semble sans être inquiétées par la justice. Mais vu comme ça, il est clair que ça ne fera pas forcément réagir les autres bords politiques, étonnement silencieux sur ce sujet.

Juger une fiction mais pas une réalité

Par contre, là où ça a davantage réagi, c'est sur le clip "Pendez les blancs" du rappeur Nick Conrad. Ce gars-là, aurait eu à peine 200 suiveurs sur sa chaîne Youtube, et voici que l'extrême-droite met en avant ce clip très violent - il ne faut pas le nier et si certain(e)s d'entre vous l'ont vu, ça a dû vous mettre en émoi - pour hurler que c'est l'expression d'un racisme anti-blancs qui est une menace pour la France. Une accusation risible en fait. Pourquoi? D'abord, le racisme anti-blancs suppose que les blanc(he)s, en France et en Occident, seraient dominé(e)s par les non-blanc(he)s, opprimé(e)s, discriminé(e)s en permanence. Ce qui est un mensonge, dénoncé à plusieurs reprises par des personnes comme la journaliste Rokhaya Diallo, ou tout simplement démonté à travers des études sur les discriminations comme celle du think tank France stratégie en 2016. Mais il faut croire que la rationalité a quitté le territoire français vu que Conrad aura droit à un procès en janvier 2019. Or, le clip fait dans le renversement fictif de la domination historique des blanc(he)s sur les noir(e)s, avec des références explicites à des images de pendaison opérées par le Ku Klux Klan, organisation suprémaciste blanche, ou au film American History X, racontant l'histoire de deux frères boneheads, liés aux néo-nazis. En clair, la fonction de catharsis, qu'on retrouve dans la Grèce antique, est présente dans ce clip, mais comme ce fut pris au premier degré, les références culturelles y sont pourtant présentes.

Puis s'il faudrait faire un procès pour incitation à la haine raciale à Conrad pour son clip, dans ce cas, il faudrait faire un procès par exemple à Michel Sardou, notamment pour sa chanson "Le temps des colonies", qui raconte elle le regard d'un colon français nostalgique de la colonisation de l'Afrique, et en fait donc l'apologie du colonialisme. Mais oser faire une telle comparaison, alors que Sardou raconte pire que Conrad, puisque pour le coup, c'est véridique, historique, ça file des spasmes à certains. Un ami de lycée m'en fit le reproche, tant ça lui est choquant de comparer Sardou à Conrad. Et pourtant, c'est bien pertinent. Écoutez donc.

Décoloniser les arts

En tout cas, ce genre d'histoire montrant combien les institutions et les personnes qui la servent sont peu enclines à ce que les non-blanc(he)s, ou racisé(e)s, y trouvent une expression pleinement libre et l'égalité, pourtant inscrite sur les frontons des bâtiments publics. Et dans le cas de Conrad, il y a de quoi justifier l'idée de décoloniser les arts, comme le souhaitent plusieurs artistes réunis dans un ouvrage collectif Décolonisons les arts, où chacun(e) fait part de ses difficultés récurrentes à mener sa vie d'artiste non-blanc(he), à vouloir mettre en place leurs œuvres, ou encore à pouvoir financer leurs projets. Mais aussi comment les surmonter, afin de toucher un large public et de lui faire comprendre, à travers des films, des chorégraphies ou des pièces de théâtre, ce que vivent les afro-descendant(e)s ou les asio-descendant(e)s régulièrement dans l'Hexagone, sans compter les outre-mers, fruit de la période coloniale et esclavagiste et encore déconsidérés par le reste de la France.

En tout cas, cette initiative est la bienvenue et pourvu qu'elle soit étendue sur l'ensemble du pays.

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