Alliance Tshisekedi-Kamerhe: un duo gagnant pour la RDC?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Joel Bofengo

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À moins d'une semaine des élections présidentielles et législatives, l'alliance formée par Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe semblerait être suffisamment forte pour gagner ces élections et former la première alternance démocratique dans l'ex-Zaïre. Mais des incertitudes demeurent sur la fiabilité des intentions de vote selon les provinces, avec une majorité présidentielle bien influente, mais surtout sur la tenue même des élections, avec la question des machines à voter, dont certaines furent incendiées à Kinshasa.

La semaine qui démarre promet d'être décisive dans l'histoire de la République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre). En effet, le pays le plus peuplé de la francophonie - plus de 81 millions d'habitants en 2017 selon la Banque Mondiale -, s'apprête à des élections présidentielles, législatives et provinciales, attendues depuis 2016, année durant laquelle elles auraient dû se faire normalement. Tout porte à croire que ce sera un duel entre Emmanuel Ramazani Shadary, candidat du camp de Joseph Kabila - au pouvoir depuis 2001 -, d'un côté; et Félix Tshisekedi, leader de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), principal parti d'opposition, de l'autre. Et les quelques sondages ayant pu être réalisés par-ci, par-là, donnent l'un ou l'autre en tête pour cette présidentielle à un tour. De quoi accroitre la tension sur le terrain, où des violences policières ont été répertoriées envers les militants des candidats Martin Fayulu et Tshisekedi du côté de Lubumbashi et de Mbuji-Mayi, faisant des morts et des blessés, inquiétant la communauté internationale (cf liens n°1, n°2).

Opposition divisée

Dans le camp de Tshisekedi, la confiance semble être de mise, quand bien même le ticket Tshisekedi-Kamerhe s'est réalisé sur fond de rétropédalage à l'égard de Fayulu. En effet, les leaders respectifs de l'UDPS et de l'Union pour la nation congolaise s'étaient mis d'accord avec Fayulu et d'autres chefs de partis d'opposition - Jean-Pierre Bemba, Moïse Katumbi, Freddy Matungulu, Adolphe Muzito -, pour une candidature commune, portée par Fayulu, le 11 novembre dernier. Mais au lendemain de l'annonce de cet accord, Tshisekedi et Kamerhe ont retiré leur signature, sous la pression de leurs militants qui affichaient un désaccord total sur cette candidature commune, actant une opposition divisée.

Du coup, reste à savoir si ce retrait profite à Fayulu et à la coalition Lamuka ("réveille-toi" en lingala), ou à Tshisekedi et la coalition Cap pour le changement. Si on se réfère aux quelques sondages, ainsi qu'aux meetings politiques tenus depuis le lancement de la campagne officielle, le 21 novembre, c'est Tshisekedi qui semble en profiter. Il faut dire qu'il porte l'héritage politique de son père, Étienne Tshisekedi, figure importante de l'histoire du Congo-Zaïre éteinte en 2017, et que son alliance avec Kamerhe lui permet d'espérer avoir des voix dans l'Est du pays, et tout particulièrement dans les provinces du Nord et Sud Kivu, symboles de la tragédie congo-zaïroise depuis le génocide tutsi au Rwanda voisin en 1994. Mais Fayulu peut compter sur sa popularité à Kinshasa, la capitale, dont il a été député en 2011, puis sur Katumbi, l'ancien gouverneur de la province du Katanga, pour se faire une place, ou dans le Nord du pays, avec Bemba et son bastion de la province de l'Équateur, la terre natale de l'ancien dictateur Joseph-Désiré Mobutu.

Joue-la comme Poutine

Du côté de la majorité actuelle, réunie dans la coalition Front commun pour le Congo, tous les moyens sont bons pour attirer des électeurs. Et quand je dis tous, il faut comprendre que l'argent n'est pas minoré. Bien au contraire. Certains, sur les réseaux sociaux, ont relevé que des partisans de la majorité jettent des billets de francs congolais auprès de la foule, histoire de les inciter à voter pour Emmanuel Ramazani Shadary. C'en est navrant!

Mais c'est quelque part un signe que le dauphin désigné de Kabila peine à fortement convaincre les électeurs, bien que les moyens à sa disposition soient largement supérieurs à ceux de ses principaux adversaires. Mais quelque part, il porte le bilan de 17 ans de pouvoir de Kabila, et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il est loin d'être fameux. Selon les données de la Banque Mondiale, si le taux de croissance de la RDC est constamment supérieur à celui correspondant à l’Afrique subsaharienne depuis le début de la décennie 2010, il n’en demeure pas moins que l’écart entre le PIB par habitant de la RDC ait réduit par rapport à celui de l’Afrique subsaharienne. Au contraire, cet écart s’est agrandi et semble mal parti pour être résorbé. Même s’il ne faut pas non plus négliger la croissance démographique, qui est supérieure en RDC par rapport à la moyenne de l’Afrique subsaharienne entre 2001 et 2017 selon la Banque Mondiale, cela demeure un signe que le syndrome hollandais, nommé ainsi par les économistes, pour indiquer qu’un pays riche en ressources naturelles a du mal à enrichir sa population, peut se vérifier ici

 
 

Et puis Kabila ne compte pas non plus disparaître définitivement de la scène politique congo-zaïroise. Suite à une interview, il n'a pas exclu l'hypothèse de se porter candidat en 2023 (cf lien n°3), histoire d'appliquer une méthode que fit Vladimir Poutine en son temps. Comme Kabila, Poutine ne pouvait pas se présenter pour un troisième mandat présidentiel consécutif en 2008, en raison de la Constitution, et envoya Dmitri Medvedev à sa place se faire élire président pour que lui, Poutine, devienne Premier ministre puis puisse se représenter lors de l'élection présidentielle de 2012. Ce qui fut le cas.

Élections transparentes?

Néanmoins, des incertitudes demeures sur la tenue des élections et de leur transparence. L'élément perturbateur est l'introduction de machines à voter sur l'ensemble du territoire pour ces élections présidentielles, législatives et provinciales. Depuis plusieurs mois, ces machines suscitent des critiques de la part de l'opposition, et la Commission électorale nationale indépendante (CENI) s’arque-boute à défendre ces machines, brandissant la menace d'un nouveau report des élections si jamais elles étaient refusées. Mais le fabricant sud-coréen de ces machines, ainsi que les autorités de la Corée du Sud, ne veulent pas se mouiller sur l'efficacité des machines à voter, semant le doute dans les esprits, et l'incendie du principal entrepôt de la CENI à Kinshasa, contenant plus de 7.000 machines à voter ou des isoloirs, dans la nuit du 12 au 13 décembre, peut donner le sentiment que le coup de grâce a été porté envers la tenue des élections pour le 23 décembre (cf liens n°4, n°5, n°6).

Et si un nouveau report des élections se ferait, cela provoquerait un ressentiment très fort envers le pouvoir car il serait forcément maintenu et dans un pays où l'alternance politique s'est faite dans le sang depuis l'indépendance du 30 juin 1960, ce scénario macabre pourrait trouver de la crédibilité. Et ce, en dépit d'une volonté d'arriver à pleinement installer des élections "libres, transparentes, apaisées", comme l'a formulé le docteur Denis Mukwege, lors de son discours tenu à Oslo, le 10 décembre dernier, au moment de recevoir le prix Nobel de la paix, partagé avec l'activiste irakienne Nadia Murad, au nom de la dignité des femmes et des luttes contre les violences sexuelles comme arme de guerre.

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