Quand l'immigration se révèle être pas si problématique au niveau économique

Publié le par JoSeseSeko

Photo: JoSeseSeko

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La question de l'immigration fait jaser au niveau politique dans les pays développés, notamment en France, où c'est vu comme une menace pour l'ensemble de la société. Mais sur un angle économique, les effets de l'immigration ne semblent pas si négatifs que cela pour les pays d'accueil, même s'il faut se questionner sur sa nécessité.

Est-ce que l'immigration pose problème au travail, à l'activité économique? C'est la question qui s'est posée, jeudi 21 mars, dans le cadre du printemps de l'économique dont la thématique était centrée sur le travail, pour cette édition 2019. Les économistes Ekrame Boubtane, Anthony Edo et El Mouhoub Mouhoud sont intervenus sur le sujet pour expliquer que les effets de l'immigration sur le travail, sur l'emploi ne sont pas négatifs, contrairement au discours politique ambiant qui fait penser l'immigration comme une menace, et pour certains, à l'extrême-droite, ce serait l'œuvre d'un grand remplacement, justifiant le terrorisme des suprémacistes blancs comme l'attentat dans une mosquée de Christchurch (Nouvelle-Zélande), vendredi 15 mars.

Une immigration en recul et hétérogène

Est-ce que la France subit une invasion migratoire? Clairement non, indique Mouhoud. Le professeur d'économie à Paris-Dauphine argue que l'immigration en France était bien plus massive durant les 30 Glorieuses, avec le contexte de croissance économique forte, obligeant les firmes à recruter massivement des travailleurs immigrés, sans compter les retours de colons tels les pieds-noirs d'Algérie dans une période de décolonisation (partielle). Mais depuis les chocs pétroliers des années 1970, à l'exception d'une remontée au tournant des années 1980, l'immigration en France a fortement chuté, pour se stabiliser autour de 200.000-230.000 personnes par an selon Mouhoud, et comparativement, cette immigration reste plus faible que dans d'autres pays de l'Union européenne (UE), notamment l'Allemagne, qui a vu une montée en flèche de l'immigration ces dernières années, avec la crise des réfugié(e)s syrien(ne)s. Cette immigration est aussi très hétérogène. Mouhoud souligne que cette migration est composée de travailleurs très peu qualifiés et de travailleurs très qualifiés. Mais cette structuration par le degré de qualification met-elle les immigrés en concurrence directe avec les natifs? Selon Edo, ce n'est pas le cas car les différences de compétences entre immigrés et natifs, à même niveau de qualification, font qu'ils occupent des postes différents et l'économiste indique que plusieurs études ne montrent pas également d'effet significatif sur le salaire. Par contre, l'économiste affirme que la concurrence se fait entre travailleurs immigrés, ce qui corrobore les propos de Mouhoud, soulignant que les inégalités entre immigré(e)s sont plus élevées qu'entre natifs/natives.

Problème d'insertion

Néanmoins, est-ce que cette immigration, qu'elle soit issue de réfugié(e)s ou de migrant(e)s permanent(e)s, est-elle plus coûteuse que bénéfique pour les finances publiques françaises par exemple? Selon des études économiques que cite Boubtane, ces deux types d'immigration présentent des avantages non négligeables pour la France et les pays de l'UE, même si pour le cas des réfugié(e)s, les effets positifs sont à vérifier à moyen/long terme et non dès le court terme. Pourquoi ce serait positif? Selon Boubtane, c'est que les populations immigrées sont majoritairement composées de personnes en âge de travailler, permettant une hausse de l'emploi, une hausse des recettes publiques (impôts, cotisations sociales), permettant un financement de dépenses sociales telles les retraites. Ce qui laisse entendre que l'immigration est un signe d'attrait envers le pays d'accueil.

Cela étant, il n'en demeure pas moins que l'intégration dans le travail est plus difficile pour des immigré(e)s. Selon Mouhoud, le sentiment de discrimination est très fort parmi les immigré(e)s vivant en France, corroborant ainsi l'étude de France stratégie publiée en septembre 2016, indiquant que l'ensemble des discriminations, pour ne pas dire le racisme institutionnel made in France, provoque un manque de 80 à 310 milliards d'euros pour l'économie française. Ce qui peut confirmer le fait que la France est bien une économie wage-led, dont la richesse est essentiellement tirée par la consommation, et donc le salaire. Mais ce problème d'intégration est-il économique? Pour Boubtane, c'est un problème diplomatique et l'immigration est utilisée, à ses yeux, comme un moyen par la classe politique, notamment à droite et à l'extrême-droite, pour orienter les esprits des classes moyennes et populaires, perdantes de la mondialisation, ailleurs que sur les questions économiques et sociales, bien que la question migratoire est également économique en soi. D'ailleurs, Mouhoud affirme que l'idée d'une immigration zéro "ne règlera pas les problèmes d'évitement" des centres urbains ou des banlieues ou des milieux ruraux car des structures économiques telles les politiques de logement, d'aménagement du territoire et d'éducation ne seront pas réglées par un refus de l'immigration, qui sert en fait de bouc-émissaire face à la faillite d'une pensée libérale, du mode de production capitaliste dont les leçons de la crise de 2008 n'ont pas été apprises par des gouvernements qui restent au service d'une classe dominante (bourgeoisie). D'ailleurs, les intervenants soulèvent le paradoxe du vote pour l'extrême-droite au sein de quelques pays de l'UE (Royaume-Uni, France, Allemagne) car ce vote est très élevé dans des régions où l'immigration est faible et inversement. Par exemple, le département de Seine-Saint-Denis compte une population très peu composée de natifs - i.e 25% des habitant(e)s ont leurs quatre grand-parents uniquement français, contre 76% au niveau national - et c'est l'un des départements où le vote Rassemblement national est le plus faible; ou encore le vote pour AfD important dans des Länder comptant une faible proportion d'immigrés.

Retour de boomerang

Si les effets de l'immigration semblent être positifs pour le pays d'accueil, il serait bon de prolonger le questionnement de l'immigration sur sa nécessité pour le pays d'accueil, car en fait, le pays de départ connaît une fuite de cerveaux, étant donné que même en cas de période de crise, selon Edo, l'immigration des travailleurs qualifiés y serait moins sensible que l'immigration des travailleurs non qualifiés. C'est là que, quelque part, le problème peut être diplomatique. En effet, il serait bon de penser que l'immigration est un retour de boomerang des politiques diplomatiques des pays développés sur les pays en développement; sachant qu'au préalable, l'immigration totale concerne 245 millions de personnes dans le monde, soit 3% de la population mondiale selon Edo, et que les pays développés forment une part minoritaire des pays d'accueil.

Cela signifie qu'il faudrait interroger l'impérialisme des pays développés. Or, ce débat sur l'impérialisme ne peut pas être décemment mis sur la table car ce serait montrer les contradictions des forces politiques. La droite et l'extrême-droite, qui défendent le capitalisme, montreraient qu'elles veulent le beurre, l'argent du beurre et le c** de la crémière, s'en moquant volontiers des drames humains et écologiques que l'idéologie qu'elles défendent est mortifère et rejetant la faute sur les potentats locaux qu'elles soutiennent. La gauche et l'extrême-gauche non plus car elles ont une "pudeur de gazelle" sur ce sujet, montrant combien l'internationalisme n'est plus si central dans leur cadre de pensée, où ça se contenterait de gérer le capitalisme en refaisant de l'État un agent au service de l'intérêt général, avec une bonne dose de protectionnisme, arme des pays développés par excellence, et non plus (tellement) de détruire le capitalisme.

En tout cas, si les intervenants mettent en avant que l'immigration n'a pas forcément beaucoup d'effet sur l'emploi, ils n'appellent pas à de l'immigration massive car vu le niveau de chômage dans certains pays développés, ça peut être un frein significatif à l'immigration.

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