Rififi chez les Insoumis

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/emmanuelsaussieraffiches

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Le départ de Charlotte Girard de la France insoumise illustre un dysfonctionnement profond du mouvement, à la suite d'une sévère défaite aux élections européennes, où la question de la clarification idéologique se pose expressément, ainsi que la démocratisation des décisions stratégiques.

Voilà un départ qui risque de faire mal au sein de la France insoumise (FI). Charlotte Girard, proche de Jean-Luc Mélenchon et une des chevilles ouvrières du mouvement grâce à son rôle dans l'élaboration du programme l'Avenir en commun en 2017, a annoncé, samedi 8 juin, son départ de la FI, deux semaines après l'échec aux élections européennes, où elle figurait sur la fin de la liste alors qu'il devait être question, à l'automne 2018, qu'elle fût tête de liste ou du moins en position éligible. Or, peu de temps auparavant, elle signait, avec d'autres insoumis(es) une note interne, qui a fuité dans la presse, sur les dysfonctionnements de la direction de la FI, où une certaine verticalité a pris de l'importance dans la stratégie politique et électorale, mettant de côté des initiatives ou des retours de la base militante qui tend à s'évaporer depuis les élections présidentielle et législatives de 2017 (cf liens n°1, n°2).

L'art difficile de la synthèse

Ces élections montrent combien l'hétérogénéité du mouvement, né lors de la campagne présidentielle de 2017, a ses limites. Pour preuve, après les résultats des élections européennes du 26 mai, où la FI récolta 6,31% des voix et six eurodéputés, l'aile "souverainiste", "populiste" reprocha à l'aile "indigéniste", "communautariste" d'avoir provoqué cette faillite électorale et certain(e)s insoumis(e)s, à l'image de la députée Clémentine Autain, remettaient en cause la politique de la direction, visant en filigrane Mélenchon, appelant même à un "big bang" de la gauche radicale, sans tomber dans la nostalgie de l'ancienne union de la gauche. Il faut dire que les tenants du souverainisme, du populisme de gauche, se disent républicains et laïcs, mais utilisent une rhétorique laïciste, fraternaliste, qui souhaite hiérarchiser les luttes au lieu d'analyser leurs imbrications réciproques. En outre, ils croient que c'est leur ligne qui leur a permis de mobiliser les électeurs/électrices en 2017, même si d'autres analyses penchent plutôt sur l'idée que Mélenchon était le "vote utile" de la gauche, tant il avait rassemblé en son nom des électeurs/électrices du Parti socialiste (PS), et que ces derniers n'ont pas maintenu leur vote pour la FI en 2019 (cf lien n°3).

Une chose est sûre, des départs de cadres insoumis(es), représentant divers courants, tant le souverainisme ou le populisme de gauche avec François Cocq ou Djordje Kuzmanovic, que l'écosocialisme avec Corinne Morel Darleux ou Liem Hoang Ngoc par exemple, soulignent la difficulté qu'a Mélenchon de formuler une synthèse qui tient la route (cf lien n°4). Et pourtant, du temps où il était au PS, il avait bien vu comment François Hollande faisait la synthèse (orientée) entre l'aile droite et l'aile gauche du parti, sachant que Mélenchon penchait pour l'aile gauche du PS. Et avec les ralliements d'anciens socialistes tels Marie-Nöelle Lienemann ou Emmanuel Maurel, la FI est parfois décrite comme un PS bis. Ce qui fait qu'un Mélenchon peut être décrit comme un Hollande bis vu la contrainte à devoir faire le balancier au sein du mouvement, avec le sang chaud en plus, tant les perquisitions de son domicile, des sièges de la FI et du Parti de gauche en octobre dernier ont été mal gérées par lui et ses camarades.

Reculade stratégique

En-dehors de ces départs, de ces frictions entre courants opposés qui s'accusent l'un envers l'autre de l'échec des européennes, il y a d'autres explications du recul électoral des insoumis. D'abord, une reculade stratégique sur la question européenne. En 2017, les Insoumis avaient mis en avant une dialectique "plan A/plan B", qui correspondait, en résumé, soit renégocier les traités européens (plan A), soit quitter la zone euro et l'Union européenne via référendum (plan B). Depuis deux ans, le plan B a été écarté progressivement au sein de la FI, notamment par rapport à leurs camarades européens comme le parti espagnol Podemos. D'ailleurs la situation de Podemos est comparable car le parti de Pablo Iglesias connu également un recul lors de ces élections européennes, signalant quelque part un plafond de verre pour une stratégie populiste mêlée à une alliance avec des forces de gauche, et une image écornée par les possessions d'Iglesias ou des frictions entre différents courants. Ce qui est une reculade stratégique d'importance de la part des insoumis, rejouant, sans le dire, le coup de la "transformation de l'UE de l'intérieur" comme alternative à cette construction européenne libérale.

Ensuite, la FI devait faire face à d'autres partis qui firent campagne pour ces européennes. En particulier le Parti communiste (PC). Or, la direction de la FI, qui a gardé le mauvais souvenir des dernières années du Front de gauche, n'a pas masqué ses critiques à l'égard du PC, oubliant quand même combien le soutien politique, logistique des communistes fut essentiel lors de la campagne de 2017. Et avec le score d'Europe écologie-les verts, la question de l'hégémonie à gauche se pose. D'ailleurs, certains, comme le député Adrien Quatennens, affirment que la FI n'a pas vocation à être "le énième parti de gauche". Cependant, de par les idées défendues, la perception médiatique et populaire, la FI s'inscrit sur la gauche de l'échiquier politique et ce genre de propos, sonnant comme le "dépassement du clivage droite-gauche", très prisé chez les souverainistes ou les populistes, ça tourne généralement à droite. Enfin, présenter les européennes comme un "référendum anti-Macron", où le vote serait en fait contre le pouvoir en place et moins pour le message politique porté par le mouvement, pousse certains à appeler au vote Rassemblement national, tel Andréa Kotarac, issu de l'aile souverainiste, populiste, évoquée tantôt.

Bref, la France insoumise, comme une grande partie de la gauche radicale dans l'UE, ferait bien de revoir sa copie pour l'avenir.

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