Quand l'assassinat de Mamoudou Barry réveille des blessures ancestrales

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Facebook

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La mort de Mamoudou Barry, à peine docteur en droit, vendredi 19 juillet en marge de la finale de la Coupe d'Afrique des nations, montre combien la négrophobie dans le monde arabo-musulman est ancrée, avec une dose d'hypocrisie bien crasse, et qu'il faudrait attendre que les mass media puis les institutions policières et judiciaires s'y mettent pour accorder de l'importance.

"Je suis de la race de ceux qu'on opprime". Comment ne pas penser à ces mots d'Aimé Césaire, quitte à leur donner un certain sens, suite à ce qui s'est passé vers Rouen le vendredi 19 juillet? D'abord, de quoi s'agit-il? Il s'agit de la mort de Mamoudou Barry, Guinéen de 31 ans, récemment diplômé en droit avec une thèse de doctorat sur les politiques fiscales et douanières en Afrique francophone, en marge de la finale de la Coupe d'Afrique des nations, gagnée par l'Algérie contre le Sénégal (1-0). Ayant, dans un premier temps, reçu des insultes négrophobes, le défunt s'est fait tabasser par une personne, sous les yeux de l'épouse de la victime. Admis au CHU de Rouen, Barry ne survécut pas à ses blessures et mourut le 20 juillet, laissant dans la détresse une épouse et une fille de deux ans. En ce lundi 22 juillet, un premier suspect, d'origine turque, âgé de 29 ans ayant des antécédents psychiatriques, a été arrêté en raison des caméras de surveillance, et ce dernier a reconnu les faits selon l'enquête policière en cours (cf liens n°1, n°2).

Une négrophobie en sourdine?

Cette mort suscite depuis 48 heures des discussions fort animées sur les réseaux sociaux, notamment à l'égard des français(es) d'origine algérienne, sur le caractère négrophobe de cet homicide. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que ça réveille la question de la négrophobie dans le monde arabo-musulman. Or, cette négrophobie est autant institutionnalisée que celle qui existe dans le monde occidental, blanc, chrétien. Pour une raison historique qu'est la traite arabo-musulmane. Elle a duré plusieurs siècles, et a été d'ailleurs plus longue que la traite négrière occidentale, argument que l'extrême-droite utilise volontiers pour taper à la fois sur les noirs et les arabes. Et les pays d'Afrique du Nord ont maintenu une négrophobie institutionnelle en héritage, bien que par moments, ils s'inscrivirent dans des luttes auprès de leurs homologues subsahariens, telles les indépendances ou la lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud par exemple. Ce qui fait que peu après l'indépendance de l'Algérie, Alger, la capitale, était surnommée "la Mecque des révolutionnaires" tant des partisans de la révolution ou des tenants du panafricanisme venaient s'y retrouver. Mais ce bref moment historique a fait long feu tant la répression à l'égard des noir(e)s exilé(e)s y est féroce au Maghreb, rendant service à l'Union européenne d'ailleurs, voire un retour de l'esclavage comme en Libye par exemple (cf vidéo ci-dessous).

Ce qui fait que nombre d'afro-descendant(e)s du sud du Sahara rappellent à leurs camarades du Nord que se déclarer africain seulement quand il s'agit de la CAN, c'est du foutage de gueule, quoi!

Et comme dit ci-haut, un suspect d'origine turque a été arrêté, ça pousse - sans le dire explicitement - un ouf de soulagement du côté de la diaspora algérienne pouvant se dédouaner oklm, tant elle estime que des fake news sont régulièrement envoyées à son encontre pour la nuire. Ce n'est pas faux de penser ainsi vu qu'après le quart de finale de la CAN contre la Côte d'Ivoire, un chauffard tua une mère de famille à Montpellier et qu'il était soupçonné d'être un algérien et que l'intéressé nie formellement. Mais d'autres personnes d'origine algérienne estiment que si l'Algérie a réussi à réunir le Maghreb derrière elle durant la CAN, ça ne doit pas fuir les responsabilités car ce serait faire preuve d'hypocrisie, d'autant plus que les insultes négrophobes ont fleuri du côté de plusieurs supporters algériens durant la compétition.

En tout cas, ça réveille une certaine négrophobie, qui s'était aussi exprimée avant la CAN, sur des questions plus militantes (Palestine, islamophobie). Et là encore, une certaine hypocrisie s'y déploie car des militants arabo-musulmans jugent que certaines personnalités noires vont en Israël en tant que complices de l'État israélien, profitant de l'occasion pour dénigrer leurs positions sur la négrophobie. Or, sans se montrer exemplaires en matière de soutien aux luttes des militant(e)s noir(e)s, ces militant(e)s arabo-musulman(e)s font dans l'injonction. Ce qui ne peut pas être supportable à terme, si ça souhaite des alliances.

Dépendance au mainstream

Autre élément dans cette histoire, c'est que des médias communautaires ou africains ont relayé ce drame en premier, dans la nuit du 20 au 21 juillet. Et plusieurs franco-algériens ont jugé qu'il s'agissait d'une fake news, exigeant d'avoir d'autres sources, "crédibles" (sic). Ce qui signifie, que ça provienne des médias dominants. Or, ces mass media sont considérés comme discriminants par nombre d'arabo-musulman(e)s, tant ils sont, selon eux, un vecteur d'islamophobie. Mais ils se tournent vers ces médias-là pour cette histoire et refusent tout média alternatif. SOS schizophrénie j'écoute?! Et ces mass media ont mis du temps à confirmer l'existence de ce meurtre avant d'y écrire dessus.

Au final, les "dispersés de l'Afrique", comme le chantait feu Johnny Clegg, risquent de le rester tant les plaies ne sont pas cicatrisées.

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