18 brumaire ou le renversement de la Révolution par le sabre

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/History Stack

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Le Coup d'État du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), pensé par Emmanuel-Joseph Siéyès puis réalisé par Napoléon Bonaparte est considéré comme la date de la fin de la Révolution française et le début d'une nouvelle phase qu'est la dictature du caïd d'Ajaccio, remettant progressivement en cause des acquis de la Révolution.

S'il y a des dates importantes et funestes dans l'histoire de France, celle du 9 novembre 1799, 18 brumaire an VIII dans le calendrier républicain, en fait partie. Elle marqua le Coup d'État de Napoléon Bonaparte, renversant le Directoire, avec deux directeurs - Emmanuel-Joseph Siéyès et Roger Ducos - qui étaient les têtes pensantes du coup; deux autres directeurs - Louis Gohier et Jean-François Moulin - tentant vainement de s'y opposer; et le cinquième et dernier directeur - Paul Barras -, acheté pour qu'il se tint tranquille.

Une position délicate mais non menaçante

Mais il faut quand même revenir sur les explications portées a posteriori. La première est que la menace d'invasion de la France révolutionnaire est de nouveau indiquée. Au début de l'année 1799, plusieurs défaites des armées de la République, et tout particulièrement en Italie du Nord face aux austro-russes, membres de la Deuxième coalition, menaçaient la frontière Est de la France; de même que des troupes anglo-russes débarquèrent en République batave pour inquiéter la France sur la frontière Nord. Sans compter de nouveaux soulèvements royalistes en Vendée puis dans le Midi. Mais peu avant ce Coup d'État, la situation militaire était rééquilibrée. En effet, le 26 septembre 1799 (4 vendémiaire an VIII), le général André Masséna remporte la deuxième bataille de Zürich face aux russes du général Alexandre Korsakov, obligeant ce dernier à se retirer de la Suisse et affichant une mésentente entre les Autrichiens et les Russes. Puis le général Guillaume Brune bat les anglo-russes commandés par Frederick, duc d'York et Albany, fils cadet du roi George III du Royaume-Uni, à Castricum, le 6 octobre 1799 (14 vendémiaire an VIII) et leur fait signer la convention d'Alkmaar, obligeant les ennemis à rembarquer tout en ayant l'avantage de garder des bateaux bataves capturés à la bataille de Camperdown, le 11 octobre 1797.

La seconde explication est la menace d'un "complot anarchiste". En fait, ça visait les néo-jacobins qui étaient montés en puissance dans le Conseil des Cinq-Cents après le Coup d'État de Fructidor (septembre 1797), au point qu'ils firent voter des lois telles la loi des otages par rapport au soulèvement dans l'Ouest, le non-remplacement des conscrits riches, appelés à faire leur service militaire, un emprunt forcé sur les riches pour qu'ils financent l'effort de guerre, de même qu'un projet d'impôt progressif était envisagé. Enfin, ces néo-jacobins pouvaient compter dans leurs rangs les directeurs Gohier et Moulin, ainsi que des généraux tels Pierre Augereau ou Jean-Baptiste Bernadotte, et donc être influents sur la conduite des affaires de la République.

Une troisième explication est liée à la Constitution de l'an III. En instituant les directeurs, elle cherchait à éviter un pouvoir exécutif trop fort. Mais aux yeux de révisionnistes tels Siéyès, Ducos ou encore Charles-Maurice de Talleyrand et Joseph Fouché, cette Constitution a rendu le pouvoir du Directoire trop faible par rapport au Conseil des Anciens et au Conseil des Cinq-Cents et que seuls des Coups d'État permettent un semblant de rétablissement de la situation.

Un "sabre" de déserteur

Les révisionnistes, appuyés par les milieux d'affaires inquiets de la montée en puissance des néo-jacobins, pourtant loin d'être des partageux, voire des communistes comme Gracchus Babeuf, recherchèrent un "sabre" à la rescousse. Dans un premier temps, il était question du général Barthélémy Joubert, qui avait été le second de Bonaparte en Italie, avec un rôle central dans la bataille de Rivoli puis la tête de l'armée chargée de passer le Tyrol pour foncer vers Vienne, avec le général Thomas-Alexandre Dumas, père de l'écrivain Alexandre Dumas, à ses côtés. Mais il manquait de popularité et fut envoyé en Italie pour stopper l'avancée austro-russe. Pas de bol, il fut tué lors de la défaite de Novi, le 15 août 1799 - jour des 30 ans de Bonaparte d'ailleurs -. Ensuite, les conspirateurs s'étaient tournés vers le général Jean Victor Moreau mais ce dernier se déroba et pour l'anecdote, ayant su le retour de Bonaparte en France, il aurait déclaré que Bonaparte ferait un meilleur Coup d'État que lui.

Justement, Napoleone Buonaparte - orthographe originelle de Napoléon Bonaparte - débarqua à Fréjus le 9 octobre 1799, avec certains officiers, tels les généraux Jean Lannes ou Joachim Murat puis des soldats de l'expédition d'Égypte, dont des mamelouks intégrés dans l'armée française et l'un d'entre eux, Roustan, servant de garde du corps de Bonaparte. Ce débarquement fut en réalité une désertion du général en chef de l'expédition d'Égypte car cette campagne militaire n'était pas terminée et après une phase de succès, avec la bataille des Pyramides par exemple, une phase où défaites et victoires alternèrent, telles la défaite navale d'Aboukir (1er août 1798), les victoires à Jaffa, au Mont-Thabor (16 avril 1799), l'échec du siège de Saint-Jean-d'Acre (28 mai 1799) puis la victoire terrestre d'Aboukir (25 juillet 1799) avant de prendre un navire pour la France le 23 août 1799, apprenant le contexte militaire tendu des premiers mois de 1799 en lisant les journaux anglais. Néanmoins, des poches de résistance continuèrent d'exister en Égypte, signe que Bonaparte et les autres généraux n'avaient pas la maîtrise du territoire conquis. Mais ayant habilement utilisé la presse comme outil de propagande, Bonaparte se posa en vainqueur et put convaincre Siéyès, au départ réticent, d'être le "sabre" exécutant le Coup d'État.

Mythe du poignard

Pour réussir le coup, il a été décidé de faire déplacer le Parlement à Saint-Cloud, en-dehors de Paris en raison de l'idée d'un complot anarchiste, sous surveillance militaire, afin d'éviter toute insurrection populaire dans la capitale. Si le 18 brumaire se passa sans anicroches, le lendemain, 19 brumaire an VIII (10 novembre 1799), le Conseil des Anciens et celui des Cinq-Cents furent plus compliqués car les néo-jacobins présents dans ces deux assemblées sentirent que la menace de "complot" les visait en fait. Bonaparte, gouverneur militaire de Paris, fut convoqué dans l'après-midi au Conseil des Anciens pour donner des précisions sur ce complot anarchiste fictif, mais peine à convaincre les députés et ressortit irrité. Allant par la suite au Conseil des Cinq-Cents sans en être convoqué, il provoqua un tumulte. Des députés clamant "à bas le dictateur!", le comparèrent à Jules César ou Oliver Cromwell obligèrent le général à quitter la salle sous escorte et avec le sentiment qu'il serait menacé physiquement, soit par un vote de mise hors-la-loi, soit par un coup de poignard.

Ce mythe du poignard fut lancé par Lucien Bonaparte, le frère de Napoléon, alors président du Conseil des Cinq-Cents. Après cette reculade de Napoléon, Lucien vint rejoindre son frère et haranguer les grenadiers présents autour du château de Saint-Cloud, clamant que plusieurs députés cherchèrent à tuer par le poignard le général, ne représentant plus la volonté nationale mais une menace pour la République. Ensuite, les soldats retournèrent dans la salle où se trouvaient les députés, Murat clamant: "Foutez-moi tout ce monde dehors", mais en gardant une cinquantaine, des partisans de Lucien Bonaparte, pour faire adopter dans la nuit du 19 au 20 brumaire la dissolution du Directoire, la mise en place de trois consuls - Bonaparte, Siéyès et Ducos - et l'écriture d'une nouvelle Constitution. C'est dire si ça s'est joué à pas grand-chose.

Liquéfaction de la République

Si ce Coup d'État était bien passé auprès de la population, pensant que ce serait un renforcement de la République comme à la suite de précédents Coups d'État, au fil du temps, le nouveau pouvoir, et tout particulièrement Bonaparte, mit un carcan tout en renforçant son propre pouvoir, avec l'instauration des préfets par exemple. Peu à peu, des idées révolutionnaires furent mises au ban, avec une répression des néo-jacobins après l'attentat royaliste de la rue Saint-Nicaise le 24 décembre 1800, une censure de la presse (73 journaux à Paris au moment du 18 brumaire, 13 journaux fin 1800), le rétablissement de l'esclavage négrier (20 mai 1802) ou encore le consulat à vie en août 1802. En parallèle, Bonaparte fit rallier des anciens royalistes à sa cause antirépublicaine au fond, notamment avec le Concordat signé avec le pape Pie VII en juillet 1801, formant ainsi des prêtres fonctionnaires; puis donna des gages aux milieux d'affaires avec la fondation de la Banque de France le 13 février 1800, alors une banque privée et non une banque centrale, jouissant par la suite de l'exclusivité de l'émission monétaire avec le Franc germinal en 1803.

Mais cette liquéfaction de la République fut peu perceptible car la guerre de la Deuxième coalition n'était pas terminée et quand elle prit fin, avec le traité d'Amiens signé avec le Royaume-Uni en 1802, Bonaparte put jouer avec raison de l'image du "général pacificateur". De même qu'il épura l'armée, devenue le dernier lieu de résistance républicaine, pour en faire un instrument de sa future politique militaire expansionniste, se terminant un jour pluvieux de juin 1815 en Belgique.

Mais ça, c'est une autre histoire.

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