Une marche contre l'islamophobie qui va continuer à faire parler

Publié le par JoSeseSeko

Photo: JoSeseSeko

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Si plusieurs milliers, voire dizaines de milliers de personnes ont manifesté contre l'islamophobie, dimanche 10 novembre à Paris, il n'en demeure pas moins que ça illustre les divisions à gauche sur le sujet, où une partie fraternaliste fait dans l'union sacrée avec les paternalistes de droite, posant question sur le racisme institutionnel made in France par ailleurs.

Est-ce que la marche contre l'islamophobie, le 10 novembre 2019, fera date? Il serait présomptueux d'y répondre par l'affirmative, mais toujours est-il que de voir entre 13.500 (cabinet indépendant Occurrence) et 50.000 (certains organisateurs) personnes battant le pavé parisien, de la gare du Nord à la place de la Nation, ce n'est pas anodin (cf liens n°1, n°2). En effet, ce genre de manifestation sur ce sujet n'est pas fortement mobilisateur à la base. Par exemple, le premier rassemblement contre l'islamophobie, le 19 octobre, à la place de la République, avait à peine mobilisé un millier de citoyen(ne)s, majoritairement de confession ou de culture musulmane - des musulman(e)s athées, ce n'est pas imaginaire -. Donc, arriver à mobiliser au-delà de 13.500 personnes, et pas uniquement des Français(es) de confession ou de culture musulmane, avec l'ambiance délétère de ces derniers jours, c'est pour le moins surprenant. Et ce, d'autant plus que le parcours s'est passé calmement, excepté un bref moment où une Femen fit irruption au tout début de la manifestation, générant une brève tension dans le cortège.

"Français et musulmans"

La tonalité de la marche a été celle de l'adhésion à une double identité. Celle d'être Français(e) et musulman(e)s! Or, cette double identité est remise en cause médiatiquement, politiquement, et le point culminant fut l'attentat (ou l'attaque, selon le point de vue) à la mosquée de Bayonne, fin octobre, par un ancien candidat du Rassemblement national aux élections départementales de 2015, soutenant les thèses du propagandiste Éric Zemmour. L'ensemble des manifestant(e)s souligne son attachement à la loi de séparation des Églises et de l'État du 9 décembre 1905, une loi de compromis sur la liberté de culte, la liberté de croire ou ne pas croire, la protection du culte mais également la neutralité de l'État et l'absence de privilège pour quelque culte que ce soit. Des slogans comme "laïcité, on t'aime, tu dois nous protéger" ont résonné tout au long du parcours, avec des drapeaux tricolores agités de partout et sur la place de la Nation,  une Marseillaise chantée de bon cœur par l'ensemble des manifestant(e)s.

Mais d'autres symboles ont irrité les opposant(e)s à cette manifestation pourtant calme dans l'ensemble. Notamment une étoile jaune repérée sur un tweet de la sénatrice écologiste Esther Benbassa, renvoyant à l'étoile jaune que durent porter les Français(es) de confession ou de culture juive sous le régime de Vichy (1940-1944) (cf liens n°3, n°4). Histoire de vouloir chercher la bête, discréditer en se posant comme indigné mais en affichant une ignorance vu que l'étoile musulmane en question comporte cinq branches, renvoyant aux cinq piliers de l'Islam, tandis que l'étoile de David, pour les juifs, comporte six branches. Mais ce genre de détail ne semble guère compter pour des esprits faussement ouverts et profondément étriqués.

Une gauche divisée par son fraternalisme

Si la manifestation du 10 novembre a pu autant mobiliser sur le sujet de l'islamophobie, c'est partiellement en raison du soutien accordé du côté de la gauche. Ou du moins une partie car elle s'est fortement divisée ces derniers jours sur la question entre ceux qui ont apporté leur soutien et ceux qui sont vent debout contre une manifestation "d'islamistes", notamment du côté du Parti socialiste et de partis composés d'anciens socialistes (cf lien n°5). Les seconds considérant les premiers comme des collabos de l'islam politique et qu'ils jouent une tactique électoraliste à l'approche des élections municipales en mars 2020. Et c'est du côté de la France Insoumise où ça a été manifeste. Si Jean-Luc Mélenchon est allé manifester, avec à ses côtés Éric Coquerel, Danièle Obono, Clémentine Autain, Mathilde Panot ou encore Sabine Rubin, d'autres comme Adrien Quatennens ou François Ruffin ont signalé leur absence. Ce dernier l'a d'ailleurs faite très maladroitement mercredi 6 novembre, sur France inter, alors qu'il a fait partie des signataires de la tribune publiée chez Libération appelant à manifester le 10 novembre.

Cette tribune, signée notamment par le Collectif contre l'islamophobie en France, plus connu sous son sigle CCIF, à la réputation sulfureuse en raison d'accusation de liens avec les Frères musulmans (cf liens n°6, n°7), utilise le terme islamophobie pour désigner un racisme spécifique à l'endroit des personnes de confession ou de culture musulmane et évoque des "lois liberticides" - en l'occurrence la loi sur le port des signes religieux à l'école en 2004, la loi sur la burka en 2010, l'État d'urgence comme instrument de défense sociale - illustrant une laïcité dévoyée et une application de lois d'exceptions visant une partie de la population, et non l'ensemble. En réponse, les détracteurs de gauche parlent de communautarisme musulman, de racisme pratiqué par des musulman(e)s et d'anti-républicanisme qui s'attaque à la loi de 1905. Ce faisant, ils montrent leur visage fraternaliste, comme l'écrivit Aimé Césaire à leur endroit, à savoir "leur assimilationisme invétéré ; leur chauvinisme inconscient ; leur conviction passablement primaire – qu’ils partagent avec les bourgeois européens – de la supériorité omnilatérale de l’Occident ; leur croyance que l’évolution telle qu’elle s’est opérée en Europe est la seule possible ; la seule désirable ; qu’elle est celle par laquelle le monde entier devra passer ; pour tout dire, leur croyance rarement avouée, mais réelle, à la civilisation avec un grand C ; au progrès avec un grand P", sans oublier l'hostilité au "relativisme culturel". Et par conséquent, il est fort à propos de parler "d'Union sacrée" entre les fraternalistes de gauche et les paternalistes de droite.

Par ailleurs, ces laïcs, ou plutôt ces laïcistes de gauche, s'ils étaient véritablement des défenseurs de la loi de 1905, exigeraient qu'elle s'applique en Guyane, où l'Église catholique est religion d'État par une ordonnance de Charles X (Seconde Restauration), ainsi que dans les départements de l'Alsace plus la Moselle, qui vivent sous le Concordat de 1801 signé entre Napoleone Buonaparte - pardon, Napoléon Bonaparte -, et le pape Pie VII. Et dans ces cas, l'Église catholique est payée par l'État ou une administration locale, mais également des cultes protestants ou juifs uniquement pour les cas de l'Alsace-Moselle. Concrètement, les religieux vivant dans ces départements sont des fonctionnaires! Mais là, il y a une grosse sourdine mise par les laïcistes sur ce sujet. Signe qu'ils n'utilisent la laïcité que quand ça leur arrange politiquement et que la République "une et indivisible" qu'ils revendiquent à corps et à cris est un mythe. De même qu'au fond, ça les irrite de voir des non-blanc(he)s organiser des manifestations à leur place, mettant en cause leur pseudo anti-racisme.

Réponse matérialiste

Enfin, si ça estime que l'Islam, à l'instar d'autres religions, est un "opium du peuple" à combattre du côté de cette gauche laïciste qui a partiellement en tête des idées socialistes, communistes, voire anarchistes, l'angle d'attaque choisi, à savoir une dénonciation spirituelle, idéaliste des personnes qui suivent ces structures sociales, est tout bonnement crétin. Pourquoi? Car s'en prendre à des personnes qui ressentent un besoin spirituel comme il se fait envers les musulman(e)s, avec l'exemple du voile, tantôt vu comme un signe religieux, ou un drapeau politique, rend service aux plus conservateurs, aux plus intégristes, qui peuvent aliéner les esprits, renforçant également l'aliénation des laïcistes, cachant mal un athéisme antireligieux véhément, créant par là un cercle vicieux.

En réalité, la meilleure réponse possible est dans l'application d'une amélioration des conditions matérielles d'existence de chacun, quel qu'il soit, pour réduire le besoin spirituel qui semble tellement donner des spasmes à certain(e)s. Bref, agir en matérialiste (dialectique) pour qui le capitalisme, générateur d'inégalités, fonctionnant de pair avec un racisme institutionnel tendant à se globaliser, est à renverser, pour pouvoir transformer les rapports sociaux dans leur ensemble, pas séparément, et mettre en pratique le slogan issu de la Première internationale "de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins".

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