Pas question de se faire sucrer la parole!

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flick/gillyan9

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La publication d'un article de l'historienne Laurence De Cock sur la question du sucre en Martinique a généré de vives réactions sur les réseaux sociaux, accusant de plagiat, remettant combien le fraternalisme à gauche reste vivace, y compris de la part de personnes pointant la question du racisme sous son angle institutionnel.

"Tout ce qui est fait pour moi, sans moi, est fait contre moi". Cette phrase attribuée à Nelson Mandela peut tout à fait correspondre à la situation au sujet de Laurence De Cock et de Zaka Toto ces derniers jours. Point de départ de cette polémique au sein de la gauche radicale, c'est la publication d'un article écrit par l'historienne Laurence De Cock sur la Martinique dans le journal Politis, intitulé "Les plaies sucrées de la Martinique coloniale" (cf lien n°1). Elle revient sur un événement de mai 2018, à savoir la présence de l'activiste Kémi Seba en Martinique, allant dans le centre commercial Génipa, situé dans la ville de Ducos, prenant des sacs de sucre car "le sucre de canne est rouge du sang de nos ancêtres esclaves". Du show de la part d'un opportuniste en somme! Mais il s'avère que cet article publié sur le site de Politis le 19 février 2020 n'est pas inédit sur ce sujet. Zaka Toto, rédacteur dans la revue Zist, a publié une série d'articles du 28 au 30 janvier 2020, intitulée "Le sucre" (cf lien n°2), où il revient en détail sur l'événement en question, le contexte dans lequel il s'inscrit (lutte pour les réparations, essoufflement de la dynamique autonomiste voire indépendantiste, racisme institutionnel exprimé par le pouvoir économique des békés renforcé après la grève générale de janvier-mars 2009, érosion démographique etc.), le sucre réapproprié finalement par les afro-descendant(e)s avec l'usine Le Galion appartenant à une société d'économie mixte martiniquaise - presque une collectivisation, presque une autogestion -, son positionnement critique sur Seba, etc. De quoi se sentir pillé de son travail vu le degré d'ouverture médiatique de De Cock et de vouloir se le réapproprier (cf lien n°3).

Un travail bâclé?

Suite à cette réaction, l'historienne a tenu à se défendre. D'abord à travers des échanges avec l'intéressé sur les réseaux sociaux, tenant à s'excuser de ne pas l'avoir cité - peut-être qu'elle ignorait ce qui a été écrit auparavant. Mais à l'heure du net, c'est une hypothèse discutable et discutée (cf lien n°4) -. Et ce qui est irritant - euphémisme -, c'est que la première version de l'article ne citait pas tellement de sources, et pas du tout la série d'articles sur Zist. Ensuite, ce fut rajouté, mais là encore, la revue Zist est considérée comme un blog, avant d'être reconsidérée comme une revue à part entière actuellement. Mais pendant ce temps, l'échange entre les deux protagonistes devient plus virulent, selon De Cock (cf lien n°5), et qu'en parallèle, plusieurs afro-descendant(e)s ont relayé cette histoire sur les réseaux sociaux, soulignant un rapport favorable à une historienne blanche de gauche reconnue et dont l'accès à plusieurs médias de cette part de l'échiquier politique est plus facile que pour un rédacteur noir. D'ailleurs, De Cock s'est retirée du réseau social Twitter, vu l'ampleur de la polémique.

Il n'empêche, dans sa réponse, elle souligne le processus de publication de son article en question, où la question de la rapidité dans un format délimité pousse à moins aller au fond des choses. Étant journaliste, je connais ce genre de situation où l'exigence d'aller vite est dictée par la direction d'une rédaction. Et quelque part, le journal Politis n'a pas facilité les choses, mais ce journal agit comme tant d'autres de nos jours, où tout doit être publié rapidement par peur de ne pas être lu, surtout en ligne. Ce qui donne comme résultat un travail journalistique vu comme bâclé, ne citant guère ses sources qui se font sucrer la possibilité d'être valorisées à bon escient. Des ingrédients incitant à de la méfiance envers les médias, qui n'est déjà pas grande d'ailleurs, en France. Et personnellement, je suis peiné par cette histoire car le travail de De Cock en tant qu'historienne est intéressant à bien des égards. Mais surtout, ma première expérience en journalisme a été chez Politis et que j'ai gardé des contacts avec ce journal.

Toujours est-il que ça marque une capacité pour une personne blanche de gauche de pouvoir imposer ses vues, consciemment ou non, et laisser un arrière-goût amer pour une personne non-blanche voyant son travail masqué et si cette dernière aurait le tort de vouloir se faire entendre et d'avoir voix au chapitre, elle sera vue comme une racialiste par les paternalistes de droite - évidemment -, mais également par les fraternalistes de gauche décrits par Aimé Césaire en son temps. Pour ces derniers, la question du racisme institutionnel ne ferait que diviser la lutte des classes.  Mais en pensant ainsi, ils forment une union sacrée avec les paternalistes de droite, divisant de facto la lutte des classes, ne comprenant pas du tout combien le racisme (institutionnel), tout comme le capitalisme, est une construction sociale, impliquant ainsi une idée que ça peut être détruit si les bouts sont pris ensemble et non séparément.

En tout cas, "l'heure de nous-mêmes a sonné!" (Césaire)

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