Des statues à déboulonner pour construire une nouvelle histoire?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Twitter

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Le déboulonnage de deux statues de Victor Schœlcher, vendredi 22 mai, a poussé à une indignation générale de la classe politique, montrant combien l'abolitionniste marque encore les esprits mais est sujet à controverse, notamment dans son héritage politique.

Si les Tartuffes du racisme institutionnel made in France étaient plutôt silencieux en raison du confinement, ils peuvent déployer leurs larmes de crocodile depuis le 22 mai. Ce jour-là, en Martinique, on célébrait l'application de l'abolition de l'esclavage, effectuée le 22 mai 1848, et des activistes martiniquais, prônant la réparation décidèrent de détruire deux statues de Victor Schœlcher, militant abolitionniste, député et président de la commission d'abolition de l'esclavage en France ayant décrété la dite abolition le 27 avril 1848, du côté de Fort-de-France et de Schœlcher. Si ces militants ont agi pour rappeler qu'il fallut user de la violence, y compris envers les esclavagistes (békés), pour obtenir une application concrète du décret d'abolition, ce geste a suscité une indignation politique unanime, avec en point d'orgue Emmanuel Macron, considérant que ces actes perpétrés envers le personnage Schœlcher "salissent sa mémoire et celle de la République" (cf lien n°1).

Une abolition bourgeoise

Cet acte, que l'on approuve ou non, pousse tout de même à revoir la signification de l'abolition de 1848. Déjà, il est essentiel de rappeler ce qui suit. L'abolition de l'esclavage en 1848 est la deuxième abolition dans l'histoire de France, puisqu'il y eut une première abolition de l'esclavage en 1794, durant la Révolution française, et plus précisément durant la phase de la Terreur, où la République réprimait violemment dans un contexte de menace d'invasion (1ère Coalition) et de contre-révolution (guerre de Vendée). Cette abolition ayant été supprimée sous Napoleone Buonaparte (pardon, Napoléon Bonaparte), le 20 mai 1802. Ce qui fait d'ailleurs que la France est le seul pays au monde à avoir rétabli l'esclavage négrier dans son histoire.

Mais ce qui est du décret d'abolition du 27 avril 1848 (cf lien n°2), une chose montre combien il s'agit d'une abolition bourgeoise, inégalitaire, c'est son article 5 qui indique ceci:

  • "L'Assemblée Nationale réglera la quotité de l'indemnité qui devra être accordée aux colons"

Ce qui implique, de facto, que la IIe République naissante indemnisera les esclavagistes, confirmée par la loi du 30 avril 1849, indemnisant les esclavagistes pour un montant de 126 millions de francs, l'ensemble des personnes ayant des esclaves dans les colonies françaises de l'époque (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Sénégal), répartis entre une partie payable en numéraire (6 millions de francs), et une partie payable en intérêts (6 millions à 5% d'intérêts sur 20 ans). Si Schœlcher était sensible à indemniser les esclaves et ne fut pas suivi sur ce point, il était pour l'indemnisation des esclavagistes. Et c'est une grande différence avec l'abolition de 1794 car les révolutionnaires de l'époque n'avaient certes pas voulu indemniser les esclaves mais ne tenaient pas du tout à indemniser les esclavagistes, sachant que comme en 1848, ces derniers étaient essentiellement des royalistes. Cependant, il faut noter qu'en 1849, des républicains modérés, ancêtres lointains du pouvoir actuel en matière de pensée politique, et des conservateurs, formaient une majorité puissante à l'Assemblée. Ce qui entérine l'image d'une abolition bourgeoise, conservatrice.

Renverser des idoles

Le personnage de Schœlcher peut être sujet à controverse entre l'influence qu'il eut en Guadeloupe ou en Martinique, son engagement républicain greffant ses aspirations abolitionnistes et de lutte contre les inégalités sociales. Ce qui fait qu'un Aimé Césaire s'y référa à plusieurs reprises dans des discours ou dans des actes politiques, y compris en étant critique. Mais Schœlcher resta un homme de son siècle, volontiers paternaliste à l'égard des afro-descendants, assimilationniste et colonialiste pour y "porter la civilisation" en Afrique (précurseur de la "mission civilisatrice" chère à Jules Ferry) et y trouver des débouchés économiques avec "200 millions de consommateurs". Un autre homme du 19e siècle, Pierre-Joseph Proudhon, était également député en 1848, condamnant moralement l'esclavage avant d'afficher son visage négrophobe et de plaider pour un rétablissement de l'esclavage dans son ouvrage La Guerre et la Paix. De quoi montrer l'ancienneté et la profondeur du fraternalisme à gauche et à l'extrême-gauche, vu que Proudhon est considéré comme un des pères de l'anarchisme.

Il reste bien des statues à déboulonner en France. Celles de Louis XIV, de son ministre Jean-Baptiste Colbert, de Napoléon ou de Ferry, tant ces personnages glorifiés sont symboliques d'une France criminelle, hypocrite, tenant à se voiler la face et par conséquent, incapable de construire une nouvelle page. La Commune l'avait tenté d'ailleurs en détruisant la colonne Vendôme et sa statue de Napoléon en 1871, reconstruite après la Semaine Sanglante. Cela étant dit, la France n'est pas la seule dans ce genre de cas. L'Afrique du Sud en fournit un exemple avec un déboulonnage en 2015 de la statue de Cecil Rhodes, le colonisateur britannique de l'Afrique du Sud, de la Zambie et du Zimbabwe, qui trônait devant l'université du Cap depuis 1934, de même que celles de la reine Victoria, de Paul Kruger ou de Louis Botha, un des meneurs du régime d'apartheid dans la seconde moitié du 20e siècle (cf lien n°2). Au Ghana, une statue de Mohandas Karamchand Gandhi connut le même sort. Ce qui peut choquer bien des personnes vu le combat anticolonial de Gandhi en Inde. Mais quand il était jeune avocat en Afrique du Sud, de 1893 à 1915, participant d'ailleurs aux guerres des Boers, il partageait avec les colons britanniques et néerlandais une négrophobie manifeste (utilisation du terme kaffir, équivalent afrikaans du terme nègre en français) à cette époque de sa vie (cf lien n°3).

En fait, ça montre que nombre d'afro-descendants, d'où qu'ils soient, ne tiennent plus à voir des représentations majestueuses de personnages qu'ils considèrent comme une insulte envers eux et leurs aïeux. Si d'autres estiment que briser des statues ne fait pas avancer le schmilblick, qu'ils proposent des alternatives dans ce cas. Sinon, c'est rendre service à une classe dominante pour qui capitalisme et racisme s'imbriquent profondément. Dernier exemple en date, l'affiche de la préfecture de la Martinique montrant un noir et un blanc devant respecter la distance sociale d'un mètre minimum, équivalant selon l'affiche préfectorale à cinq ananas. Et dire que pour les Tartuffes, le racisme institutionnel n'existe pas.

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