Le Congo-Zaïre ou un géant maintenu dans l'endormissement

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Abayomi Azikiwe

Photo: Flickr/Abayomi Azikiwe

Le 60e anniversaire de l’indépendance de l’actuelle République démocratique du Congo, mardi 30 juin 2020, permet de jeter un œil sur ce grand pays d’Afrique centrale, dont l’immense pauvreté de sa population n’a d’égale que la grandeur de ses ressources naturelles, attirant tant de convoitises de pays et d’entreprises, source d’instabilité pour le pays le plus peuplé de la francophonie.

"Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « vous » honorable était réservé aux seuls blancs." Il ne s’agit pas de propos dénonçant les violences policières à caractère raciste en 2020, mais d’un passage du discours de Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo prenant son indépendance par rapport à la Belgique, le 30 juin 1960. 60 ans après, l’actuelle République démocratique du Congo (RDC) se remémore forcément ce discours du leader indépendantiste, véritable réplique cinglante au discours du roi des Belges Baudoin 1er, qui parlait de l’indépendance du Congo comme "l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du roi Léopold II". Une "œuvre" d’un génocidaire – des études parlant de 10 millions de morts durant la colonisation du Congo comme propriété personnelle de Léopold II (1885-1908), avant la colonisation officielle de la Belgique (1909-1960) – dont les statues en Belgique sont désormais déboulonnées ou repeintes en rouge, en raison de l’activisme antiraciste outre-Quiévrain, appuyé notamment par la diaspora congolaise. De quoi pousser le roi des Belges Philippe à exprimer ses "regrets" sur le passé colonial de la Belgique (cf lien n°1).

Exploitation du sous-sol

C’est à se demander si, depuis la colonisation, la RDC ne saurait être qu’une zone de violence extrême. Au tournant du 20e siècle, c’était la violence continue sous le règne personnel de Léopold II. Au début de ce 21e siècle, c’est la violence larvée, notamment dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu, qui fait entre six et 12 millions de morts, sans compter les dizaines de milliers de femmes victimes du viol comme arme de guerre. Le travail du Dr Denis Mukwege, directeur de l’hôpital Panzi de Bukavu (Sud-Kivu) et prix Nobel de la paix 2018, notamment à travers le documentaire l’Homme qui répare les femmes du belge Thierry Michel, démontre cette violence inhumaine. Mais pourquoi ces holocaustes sur ce pays sont si peu discutés médiatiquement et politiquement ?

L’une des raisons est économique. L’ex-Zaïre, parfois qualifié de "scandale géologique", concentre de multiples ressources naturelles, attirant les convoitises. Durant la colonisation personnelle de Léopold II, le caoutchouc et l’ivoire étaient prisés. Depuis l’indépendance, glorifiée par la chanson "Indépendance Cha Cha" de Joseph Athanase Kabasele, dit le Grand Kallé, ce sont le cuivre, les diamants, le zinc, l’étain, le cobalt, le coltan, la bauxite, le manganèse, le fer, le charbon l’or et même le pétrole, qui font de la RDC un enjeu géopolitique capital, et dont les congolais restent maintenus dans une trappe à pauvreté (PIB/habitant d’environ 400 dollars, en dollars constants, selon la Banque mondiale). Pour donner un exemple, le coltan est un matériau fondamental pour la fabrication de smartphones et d’ordinateurs, dont la demande mondiale est croissante ces dernières années. Or, au maximum 80% des réserves mondiales de coltan se trouvent dans la seule RDC, et tout particulièrement dans l’Est du pays (Nord-Kivu, Sud-Kivu). Autre exemple, le cobalt. Au départ extrait pour être utilisé dans la fabrication de smartphones et d’ordinateurs, tout comme le coltan, il est désormais de plus en prisé par le secteur automobile car c’est un matériau très utile pour la fabrication de batteries au lithium, donc de pouvoir répondre à la demande croissante de voitures électriques. Par conséquent, dans une zone en conflit larvé, propice pour une exploitation maximale de la population locale, dans l’intérêt des puissances développées (États-Unis) ou émergentes (Chine) et de leurs firmes multinationales respectives. Cependant, à force d’exploiter la population, et tout particulièrement des enfants, ça finit par se savoir. D’ailleurs, en décembre 2019, L'organisation non gouvernementale (ONG) International Right Advocate a porté plainte, au nom de 14 parents et enfants de la RDC, contre Apple, Google, Microsoft, Dell ou encore Tesla, auprès de la justice fédérale états-unienne pour travail forcé d'enfants dans les mines de cobalt avec fort risque de blessure ou de décès. Un procès qui promet d'être historique en raison des noms des firmes accusées.

Une alternance sanglante jusqu’à présent

Pour en revenir à la question de la violence, elle est presque constitutive de l’histoire du pays. Dès les premiers jours de l’indépendance, une guerre civile causée par la rébellion de la province minière du Katanga, appuyée par la Belgique ou encore les États-Unis, éclata, pour mettre à mal le gouvernement Lumumba. N’oublions pas qu’en 1960, la guerre froide battait son plein et que le gouvernement de Lumumba pouvait se tourner vers l’Union soviétique pour mener à bien sa politique. Or, pas question pour la Maison-Blanche de voir le Congo se rapprocher du Kremlin. Par bonheur, elle put trouver un homme de paille en la personne de Joseph-Désiré Mobutu, un proche de Lumumba et dont les quelques connaissances militaires lui permirent de faire un coup d’État renversant le gouvernement Lumumba en septembre 1960. Ce dernier, livré par Mobutu auprès des rebelles katangais de Moïse Tshombé, fût assassiné le 17 janvier 1961, soit un peu plus de six mois après l’indépendance. Il fallut attendre 2001 pour que la Belgique reconnut son rôle dans l’assassinat de Lumumba. En attendant, elle soutint le Judas de Lumumba qu’est Mobutu, tout comme les autres puissances occidentales (États-Unis, France, Royaume-Uni). À partir de 1965, Mobutu prit officiellement le pouvoir en menant un nouveau putsch contre le président Joseph Kasa-Vubu, et changea le Congo en Zaïre, matant toute opposition grâce principalement à l’Occident, comme la France du côté de Kolwezi (Katanga) en 1978 et s’appuyant sur une corruption généralisée, Mobutu s’enrichissant sur le dos des zaïrois par ailleurs. Mais la fin de la guerre froide plus l’afflux de réfugiés hutus, dont des génocidaires, après le génocide des tutsis au Rwanda voisin en 1994, fragilisèrent la dictature de Mobutu, renversé à l’issue de la première guerre du Congo, où une rébellion partie du Nord-Kivu, près de la frontière rwandaise, menée par Laurent-Désiré Kabila, soutenue par le Rwanda de Paul Kagame et l’Ouganda de Yoweri Museveni, parvint à Kinshasa en 1997.

Mais un an plus tard, le Mzee – vieux en swahili – Kabila, voulant avoir une forte assise populaire et faisant face à des alliés désireux de s’accaparer les richesses minières de l’Est de la RDC, subit une rébellion menée par des tutsis congolais pro-Rwanda, déclenchant une grande guerre continentale, officiellement terminée en 2003, mais qui dure encore de nos jours, avec un pillage incessant des richesses minières congolaises, des massacres de civils ou encore le viol comme arme de guerre, tel que mentionné tantôt. Sans oublier un ressentiment important de Kinshasa envers Kigali, au point qu’en 2014, une fausse nouvelle sur la mort de Kagame s’était répandue dans la ville de Goma (Nord-Kivu), proche de la frontière rwandaise, donnant lieu à des scènes d’allégresse dans la ville. Toujours est-il que la deuxième guerre du Congo guerre dont Kabila père n’en verra pas le bout car assassiné le 16 janvier 2001 et remplacé, dans des conditions bien obscures, par son fils Joseph Kabila. Ce dernier se maintint au pouvoir jusqu’en 2019, avec deux élections présidentielles officiellement gagnées, même si celle de 2011 est pleine d’irrégularités, et qu’il viola la Constitution en 2016, retardant l’élection présidentielle jusqu’en décembre 2018, et l’élection de Félix Tshisekedi. Ce dernier, fils d’Étienne Tshisekedi, ancien mobutiste puis opposant à Mobutu et aux Kabila, mort en 2017, marque une certaine rupture en organisant la première alternance politique "pacifique" en RDC. Ce qui suscite bien des attentes dans le pays le plus peuplé de la francophonie. Sa marge de manœuvre est étroite car son élection reste contestée par l’opposition, l’accusant de s’être arrangé avec Kabila et les partisans de ce dernier, qui restent majoritaires à l’Assemblée nationale et au Sénat. Néanmoins, un début d’État de droit semble se mettre en place avec la condamnation, le 20 juin dernier, de Vital Kamerhe, ancien président de l’Assemblée nationale à la fin des années 2000 et directeur de cabinet de Tshisekedi, à 20 ans de prison pour détournement de fonds publics et corruption aggravée par rapport au programme des 100 jours, lancé par Tshisekedi en 2019, prévoyant notamment des constructions d’écoles, d’hôpitaux et de routes, mais dont la société civile a alerté sur des malversations dans la mise en œuvre (cf lien n°2).

Cette nouvelle peut laisser entrevoir un espoir de renouveau pour ce géant endormi qu’est le Congo-Zaïre, avec un plus grand respect de sa devise "Paix, justice, travail", puis une résonance avec la phrase attribuée à Frantz Fanon : "L’Afrique a la forme d’un revolver dont la gâchette se trouve au Congo".

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