Poutine a franchi le Rubicon pour la guerre

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Twitter

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Le déploiement de troupes russes et les tirs de missiles russes sur l'Ukraine, ce jeudi 24 février, positionnent Vladimir Poutine en agresseur de la souveraineté ukrainienne. Une action qui ne sera pas sans conséquences sur la population ukrainienne, la population russe, ainsi que dans l'opinion publique internationale et les structures économiques.

Est-ce que le 24 février 2022 marque un tournant dans l'histoire contemporaine de l'Europe? En tout cas, le président Emmanuel Macron en est convaincu, quelques heures après que la Russie ait décidé d'intervenir en Ukraine, dans le contexte de la crise entre Moscou et Kiev sur la région du Donbass, frontalière avec la Russie, en conflit larvé depuis 2014 et dont Poutine a reconnu, lundi 21 février, l'indépendance des "républiques populaires de Donetsk et de Lougansk", tenues par des séparatistes pro-russes. Les pays de l'Union européenne (UE), également membres de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) entendent mettre en place une série de sanctions économiques (voire militaires) envers la Russie dans les prochaines heures, et que l'OTAN doit se réunir demain pour organiser une riposte à l'avancée russe.

Poutine, le nostalgique

Si l'opération décidée par le Kremlin vise, officiellement du moins, à sécuriser la zone du Donbass russophone et pro-russe, il serait naïf de penser que Poutine s'en contenterait. Après tout, dans son allocution de la nuit dernière, déclenchant l'intervention de l'armée russe, il parle de dénazifier l'Ukraine, tenant à faire savoir pour qui veut l'entendre que les néo-nazis tiennent le pouvoir chez le voisin de la Russie. Si des néo-nazis ukrainiens se montrent actifs sur le front du Donbass ces dernières années et ont droit à une certaine complaisance de la part des autorités ukrainiennes, attirant d'ailleurs des fachos français dans leurs rangs comme le souligne le site Streetpress, ils ne sont pas au pouvoir à Kiev et puis du côté des séparatistes pro-russes du Donbass, l'extrême-droite russe y est très active et recrute également côté français (cf lien n°1). Si des militants de gauche se montraient cyniques et goguenards, ils diraient: "Que les fachos s'entretuent. Ce sera déjà ça de gagné".

Mais il n'y a pas de quoi rire. Car les civils sont et seront pris entre deux feux et paieront le prix fort, alors que les peuples russe et ukrainien, certes différents, ont une proximité forgée par l'histoire. Et cette histoire mène à une nostalgie chez Poutine. Et chez lui, c'est la nostalgie de l'empire russe des Tsars. Ce qui signifie une domination directe (ou indirecte) sur l'Ukraine, la Pologne, les pays Baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie), voire la Finlande. D'ailleurs, dans son allocution du 21 février, reconnaissant les républiques de Donetsk et Lougansk, Poutine vociférait contre les bolcheviks de Lénine, coupables à ses yeux d'avoir développé le nationalisme ukrainien. Et par le passé, il a toujours préféré Staline au nom de la "guerre patriotique" contre l'Allemagne nazie, de 1941 à 1945. D'où l'annexion de la Crimée en 2014, avec les liens historiques construits depuis le 18e siècle et surtout le rôle stratégique de cette région dans le contrôle de la mer Noire.

Mais est-ce que Poutine a le soutien de la population russe? Le doute est permis car le Kremlin a décidé d'interdire toute manifestation contre la guerre en Ukraine et de réprimer toute tentative de ce genre (cf lien n°2). Signe que cette guerre n'est pas forcément approuvée, alors que l'annexion de la Crimée avait été plébiscitée en 2014. Puis, les fraudes massives recensées lors des dernières élections législatives, en septembre dernier, avec un léger recul du parti de Poutine, Russie unie, démontrent des craquellements à l'intérieur du pays. Et par conséquent, Poutine use du procédé usuel qui est que quand un pouvoir connaît des difficultés intérieures, il fait en sorte de tourner les esprits vers la frontière pour s'assurer, au mieux, une union sacrée, une cohésion solide de la nation; ou bien, au minimum, une certaine paix sociale lui faisant gagner du temps. Mais ce jeu peut vite se retourner contre lui si d'aventure, l'appétit de conquête le poussait à allonger la durée de la guerre, donc envoyer encore plus de jeunes russes au front. Et les anciens, ayant la mémoire de l'intervention soviétique en Afghanistan (1979-1989), sauront rappeler au souvenir du Kremlin une opposition qui sera difficilement contrôlable.

Responsabilité multiple

Maintenant que ce sont les russes qui ouvrent le feu, leur responsabilité dans le conflit est évidente. Mais est-elle exclusive? Ce serait aller vite en besogne et finalement disculper d'autres acteurs dans cette guerre. Notamment les États-Unis. Et pour cela, il faut remonter à la dissolution de l'Union soviétique, fin 1991. La précipitation qui s'opéra, notamment sous l'impulsion de Boris Eltsine, ne permit pas d'interroger les frontières issues de l'ex-Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), notamment celle entre la Russie et l'Ukraine (cf lien n°3). Mais aussi qu'au moment de la chute de l'URSS, Washington s'était engagé auprès de Moscou pour ne pas étendre l'OTAN jusqu'à la frontière russe. Or, l'alliance nord-atlantique n'a pas cessé de s'étendre - au lieu de ne plus exister car sa raison d'être (l'URSS) n'était plus là -, attirant d'anciens pays alliés ou inclus dans l'URSS, comme la Pologne ou les pays Baltes, mais elle lorgnait sur l'Ukraine pour la convaincre de rejoindre ses rangs tout en menant en parallèle des violations du droit international avec la guerre du Kosovo, à la fin des années 1990 par exemple. De quoi inciter Moscou, depuis la fin des années 2000, à violer également le droit international par rapport à la Géorgie et l'Ukraine, arguant que c'est une réponse à l'OTAN, et donc aux actions des États-Unis (cf lien n°4).

Enjeux économiques importants

Comme rappelé plus haut, l'UE compte organiser des sanctions économiques à l'égard de la Russie telles le gel des avoirs des oligarques russes sur le continent, le blocage des transactions financières vers la Russie, etc. Ce qui a été un peu le cas en 2014, par rapport à la Crimée, mais les pays occidentaux, notamment européens, n'ont pas tellement gagné au change car la Russie a su se tourner vers d'autres pays, et tout particulièrement la Chine. D'ailleurs, le renforcement économique, diplomatique, commercial entre Moscou et Beijing peut donner une explication de l'assurance de Poutine face aux sanctions économiques, pensant avoir fait ce qu'il fallait pour que l'économie russe soit résiliente dans cette situation (cf lien n°5).

Autre argument, c'est que les pays européens ont une dépendance énergétique à l'égard de la Russie et de ses ressources (gaz, pétrole). En totalité pour les pays Baltes, entre 40 et 50% pour l'Allemagne, moins de 20% pour la France. D'ailleurs, les premiers effets de la guerre se font sentir au niveau financier car d'une part, le prix du baril de pétrole flambe, dépassant la barre de 105 dollars le baril et l'or suit une trajectoire similaire; et d'autre part, les places boursières sont en chute libre (cf lien n°6). Or, suite au contexte sanitaire et les confinements successifs qui avaient arrêté l'économie en 2020 puis incité à une reprise importante mais incomplète en 2021, provoquant une spirale inflationniste inédite en Occident depuis les années 1980, cette guerre pourrait bien accentuer l'inflation et si les hausses de salaires demeurent insuffisantes, il s'en suivra des tensions sociales importantes dans les pays occidentaux. Et dans le cas de la France, à quelques semaines du premier tour de l'élection présidentielle, le pouvoir actuel n'aimerait pas à vivre ce genre de chose.

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