La perspective d'une majorité parlementaire d'extrême-droite à l'issue du second tour des élections législatives relance l'idée éculée d'un front républicain qui n'a eu de cesse de se fragiliser depuis 2002. Et si d'aventure des partis membres de la coalition Nouveau front populaire venaient à participer au futur gouvernement de coalition, ce serait un marchepied supplémentaire pour l'extrême-droite à l'avenir.
"La jeunesse emmerde le RN". Un des nombreux slogans entendus place de la République, à Paris, mercredi 3 juillet, dans un rassemblement d'entre-deux-tours des élections législatives anticipées voulant former un "front démocratique" face au Rassemblement national (RN, ex-Front national), car à l'issue du premier tour, marqué par une baisse significative de l'abstention (33,29% contre 52,49% au premier tour des législatives de 2022), le parti d'extrême-droite est sorti en tête, juste devant la coalition Nouveau front populaire - 29,26% des voix contre 28,06% -, et déjà 37 députés élus dès le premier tour, contre 32 pour la coalition de gauche.
Deux prolétariats face-à-face
Un résultat plus serré que ce montraient les mass médias sur les coups de 20h, dimanche 30 juin, pour une raison principale: c'est que les bureaux de vote dans les grandes villes, plus la majeure partie de la banlieue parisienne, fermaient à 20h, là où dans le reste de la France - excepté les outre-mer -, les bureaux de vote fermaient à 18h. Un décalage illustrant, de manière caricaturale, une France de la ville vs une France de la campagne. Une vision des choses alimentée par la carte de la France montrant les circonscriptions où le RN est sorti en tête, dans le monde rural et dans les anciennes régions industrielles (Nord-Pas-de-Calais, Lorraine), tandis que le Front populaire affiche une puissance dans la région parisienne, dans une partie du Sud-Ouest et dans plusieurs grandes villes (Marseille, est de Paris, Lyon, Bordeaux, etc.), et enfin le camp présidentiel, le grand perdant d'ailleurs, garde une prédominance dans l'Ouest, notamment en Bretagne et dans la partie ouest de Paris.
Mais cette lecture géographique peut masquer une lecture de classes sociales. Et si on s'y penche un peu, on finit par se rendre compte de l'hétérogénéité, voire de l'hostilité politique au sein du prolétariat. D'un côté, un prolétariat rural ou périurbain, majoritairement blanc et assez âgé, a une orientation prononcée pour l'extrême-droite. De l'autre, un prolétariat banlieusard, davantage non-blanc et plus jeune, vote davantage pour le Front populaire. Qu'est-ce qui explique cette différence? Dans le prolétariat blanc, la sensibilité au discours raciste et aliénant du RN, alimentée par les mass media détenus par des affairistes - coucou Bolloré le françafricain, mais pas que lui -, en s'imaginant - à tort - que son camarade non-blanc lui vole son boulot ou le contraint à être embauché pour un travail à salaire plus faible qu'attendu. Du côté du prolétariat non-blanc, une attention au discours du Front populaire pour que certains droits puissent être véritablement accessibles à tous, sans aucune distinction que ce soit et une dignité égale. En dépit de cette hétérogénéité (cf lien n°1), avec un prolétariat non-blanc bien plus exposé aux risques économiques et sociaux, aux inégalités, que le prolétariat blanc, ils sont la classe sociale qui s'abstient le plus politiquement, rappelant combien le concept de cens caché du politologue Daniel Gaxie demeure on ne peut plus pertinent. De même que le prolétariat reste la classe subissant le plus la mondialisation financière depuis les années 1980, avec la désindustrialisation, la suppression progressive des services publics, et tout particulièrement celui des transports, accentuant une dépendance à la voiture contradictoire avec la crise écologique de notre temps. Mais le RN, roue de secours du capital, parvient à aliéner ce prolétariat non-blanc que le Front populaire ne réussit pas, ou marginalement, à convaincre de la crédibilité de son offre politique.
Désistement à la carte
Cette incapacité à convaincre conduit à relancer des "barrages au RN". Ce qui, à gauche, est une (fâcheuse) habitude depuis 2002, année où Lionel Jospin, candidat du Parti socialiste, fut éliminé au premier tour de l'élection présidentielle, devancé par Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen. Et en raison de la participation haute du premier tour - on n'avait plus vu ça depuis 1997! -, le nombre initial de triangulaires était de 306, avant d'être ramené à 95, en raison notamment de désistements à gauche et (plus marginalement) au centre. Mais la musique du camp présidentiel diffère sur le sujet, où cela veut faire au cas par cas, en éliminant de fait tout candidat du NFP issu de la France insoumise car a priori considéré comme "en-dehors de l'arc républicain". Une mesquinerie qui ne devrait surprendre personne tant le pouvoir actuel n'a eu de cesse de faire à l'envers ou de passer en force - pensez dépeçage des retraites au printemps 2023 -, mais qui a de quoi donner du grain à moudre à l'extrême-droite au sujet de ce front républicain pour le moins fragile, voire hypocrite (cf lien n°2).
Et puis, s'il y a moyen de soutenir une voix dissonante au sein du NFP, c'est tout bénef! L'exemple le plus parlant est celui que donne François Ruffin. Le député sortant de la Somme, en ballotage défavorable, prend ses distances avec FI et son leader Jean-Luc Mélenchon, considérant ce dernier comme un "boulet", un "obstacle" pour la gauche et en cas de réélection, il ne siègerait plus dans le groupe insoumis à l'Assemblée nationale (cf lien n°3). Encore faut-il qu'il soit réélu car il est en ballotage défavorable, d'une part, et d'autre part, le désistement de la candidate du camp présidentiel ne sera pas forcément un soutien de poids, vu le ressentiment profond - et à raison - envers le pouvoir. Et cette prise de position opportuniste (cf lien n°4) risque de le desservir car si cela est salué par les mass media, c'est que Ruffin, député soumis à une logique fraternaliste, tendra à illustrer la phrase de l'ancien dictateur guinéen Sekou Touré: "Le jour où ils diront que je suis bon, c'est que je vous ai trahi". Ce qui correspond également au secrétaire général du Parti communiste Fabien Roussel, qui a été battu dès le premier tour par un candidat RN, alors que la circonscription dont il était le député sortant, dans le Nord, élisait un député communiste depuis... 1962. Cela devrait inciter les communistes à en finir avec cette période Roussel s'ils veulent relever la tête. Mais apparemment, "on s'engueulera plus tard".
Coalition? Attention à gauche
Maintenant, deux scénarios principaux viennent à l'esprit. Le premier est celui d'une majorité absolue ou relative pour le RN, le mettant en position pour gouverner seul ou en s'appuyant sur les députés Les Républicains alignés sur la position de leur chef, Éric Ciotti, qui a fait alliance avec l'extrême-droite pour ces législatives. Et contrairement à ce qui est raconté par la propagande du FN - pardon, RN -, Jordan Bardella ne sera pas forcément Premier ministre car cela dépend du bon vouloir... d'Emmanuel Macron car seul le Président de la République a le pouvoir de désigner le locataire de Matignon. Le second scénario est celui d'une coalition allant des LR qui s'opposent à l'alliance opérée par Ciotti jusqu'aux écologistes, en passant les partis du camp présidentiel - Renaissance, Horizons, Modem - et le Parti socialiste. La tentation est grande pour le PS, avec Olivier Faure, et les Verts, avec Marine Tondelier, de participer à ce type de gouvernement, sachant que le pouvoir a agité comme carotte la suspension de la "réforme" de l'assurance chômage.
Si ce genre de situation devait arriver, ce serait la fin du NFP car la FI serait exclue de tout accord de gouvernement et si le PC retrouve sa boussole communiste, il ne chercherait pas à participer, de manière minoritaire qui plus est, avec des partis politiques défenseurs du capital. Et cela montrerait combien la gauche française ne regarde pas, et surtout n'analyse pas l'effet de long de terme de ce genre de coalition où elle serait minoritaire. Il suffit de regarder outre-Rhin car depuis le milieu des années 2000, l'Allemagne a connu plusieurs grandes coalitions entre les conservateurs de la CDU et les sociaux-démocrates du SPD. Or, le SPD a été systématiquement le membre minoritaire de la grande coalition menée par Angela Merkel (2005-2009; 2013-2017; 2017-2021) et ce parti a progressivement perdu des voix au niveau fédéral avec le temps, quand bien même il est, avec Olaf Scholz comme chancelier, à la tête d'une coalition avec les Verts et les Libéraux. En parallèle, la gauche radicale allemande (Die Linke), avait le vent en poupe au tournant des années 2010 avant de reculer, notamment pour des raisons de problèmes internes, et c'est désormais le parti d'extrême-droite AfD qui monte en puissance.
Et là, en cas de participation, le PS et EELV serviraient de marchepied pour l'extrême-droite, à leur corps défendant car la suspension de la "réforme" de l'assurance-chômage, évoquée ci-haut, n'est pas une abrogation, donc cela reviendra après les législatives et ils prennent ainsi le risque d'entériner le dépeçage des retraites en se coalisant avec leurs auteurs. Une énième trahison sur une liste longue comme le bras depuis les années Mitterrand.
Que vous votez ou soyez abstentionnistes, il faudra rester attentif à partir du 8 juillet prochain.
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