Soldons les années Mitterrand

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Patrice Chauveau

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40 ans après la victoire de François Mitterrand à l'élection présidentielle, face à Valéry Giscard d'Estaing, une atmosphère de nostalgie semble se développer à gauche, pensant à une époque d'unité qui était pourtant déjà de façade et que les deux septennats de Mitterrand vont faire craquer à petit feu.

"5, 4, 3, 2, 1, François Mitterrand est élu président de la République". Cette annonce du résultat du second tour de l'élection présidentielle, le 10 mai 1981, donna lieu pour la suite à des scènes de liesse, notamment à Paris, où plusieurs sympathisants socialistes, communistes, se rassemblèrent place de la Bastille pour célébrer la victoire de Mitterrand, la première victoire de la gauche sous la Ve République. Une consécration pour Mitterrand, le Rastignac cynique et secret, après deux échecs (1965 et 1974), puis près de 10 ans après avoir pris la tête du Parti socialiste (PS), au moment du Congrès d'Épinay, clamant ceci à l'issue de ce congrès de refondation des forces socialistes: "Celui qui ne consent pas à la rupture avec l'ordre établi - politique, cela va de soi, c'est secondaire -, avec la société capitaliste; celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du Parti socialiste".

Une rupture formelle

Cette victoire du 10 mai 1981 couronne l'hégémonie prise par le PS à gauche, au cours d'une décennie 1970 marquée par l'alliance avec le Parti communiste français (PCF), dirigé alors par Georges Marchais. Cette alliance, concrétisée par le Programme commun de la gauche en 1972, signifiait en fait une méfiance réciproque entre les deux partis car le comité central du PCF se doutait quelque peu que le PS cherchait à lui piquer son hégémonie à gauche, acquise depuis la Libération. De même que plusieurs cadres du PS s'inquiétaient du rapprochement opéré par Mitterrand auprès des communistes, mais ce dernier leur rétorqua qu'il agissait de la sorte pour piquer suffisamment de voix au PC pour faire du PS le premier parti de gauche en France et le plus à-même d'accéder au pouvoir. Une stratégie qui a clairement fonctionné, étant donné qu'à partir des élections municipales de 1977 puis des législatives de 1978, le PS prit le dessus sur le PC, ce dernier considérant qu'il y eût rupture formelle du programme commun.

Une fois cette brève rétrospective faite, il est bon de voir qu'est-ce qui marque positivement les années Mitterrand. En premier lieu, l'abolition de la peine de mort, alors que plusieurs sondages indiquaient que la majorité des Français étaient pour le maintien de la peine capitale peu avant l'élection de Mitterrand. Ensuite, des mesures économiques et sociales avec l'augmentation du Smic, la cinquième semaine de congés payés, plusieurs nationalisations d'entreprises ou de banques, ou encore la réduction du temps de travail à 39 heures par semaine. Enfin, des mesures de liberté comme les radios libres, ou la fin de la discrimination de l'homosexualité par rapport à l'hétérosexualité, avec désormais une majorité sexuelle à 15 ans pour tout le monde. Signe qu'une rupture formelle s'était opérée.

Capitulation idéologique

L'objectif fixé par Mitterrand était de "changer la vie" des Français(es). Est-ce que cette formule a pu être suivie jusqu'au fond des choses? Le temps donne l'image d'une capitulation idéologique de la part de Mitterrand et des autres cadres socialistes, tels Michel Rocard, Laurent Fabius, Pierre Mauroy, Lionel Jospin, Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn ou François Hollande. Pourquoi ce terme de capitulation? Il était question d'une réduction du temps de travail hebdomadaire vers 35h, finalement ramenées à 39h. Le tournant de la rigueur de 1983, symbolisé par la politique de "désinflation compétitive", acte une prise de pouvoir progressive du capital sur le travail, dans un contexte de chômage de masse et de déficit commercial obligeant le PS à renoncer à son axe économique pour maintenir un idéal européiste, dont le virage libéral et austéritaire fût gravé dans le marbre avec le traité de Maastricht en 1992 et les traités ultérieurs. De même que la chute de l'URSS, en 1991, n'incita plus le PS à développer ou maintenir un État social; d'autant plus que le PCF perd de son influence avec le temps. Sans oublier le continuum néocolonial opéré par Mitterrand et les socialistes, notamment sur la question de la Françafrique par rapport à l'assassinat de Thomas Sankara (1987) ou le génocide des tutsis au Rwanda (1994), bien que ces deux événements se passèrent au moment des cohabitations avec la droite.

Autre capitulation, au niveau institutionnel. Mitterrand considérait la Ve République comme un "Coup d'État permanent", incitant nombre de socialistes à formuler l'édification d'une VIe République, avec un pouvoir exécutif affaibli, au profit du pouvoir législatif. Mais une fois au pouvoir, il s'en accommoda bien volontiers pour mieux surveiller toute personne lui paraissant suspecte, découlant ainsi sur l'affaire des écoutes de l'Élysée par exemple, ou bien entretenant un culte du secret comme sur sa vie privée ou sur son état de santé.

Bataille culturelle à reprendre

L'une des leçons de la victoire de 1981 est que la bataille culturelle, politique, sociale, est à reprendre du côté de la gauche (cf lien). Et les enjeux ne manquent pas. La crise sanitaire actuelle montre combien le capitalisme, mode de production énergivore et destructeur, libère de nouvelles maladies menaçant l'espèce humaine, reliant ainsi la question écologique - réchauffement climatique, déforestation, etc. - avec la question sociale vu que le prolétariat est davantage exposé aux conséquences de ces catastrophes que la bourgeoisie, qui rêve de plus en plus d'aller coloniser la planète Mars. De même que la question pigmentaire - ou raciale, c'est selon -, s'y imbrique totalement vu que le prolétariat non-blanc, extra-européen, se retrouve en première ligne et qu'il subit en outre le racisme institutionnel, exprimé notamment à travers la police.

Tout ceci n'implique pas forcément une unité à gauche car bien des personnes de gauche rejoignent certaines positions de la droite, notamment sur la question du racisme, considérant que les Français non-blancs qui s'expriment là-dessus agissent en "ennemis de l'intérieur" - coucou, les fraternalistes! -. Mais cela implique, tout de même, une solidité programmatique, notamment au niveau économique, qui doit se décliner sur plusieurs axes: rapport capital/travail (promotion de l'autogestion; défense du prolétariat sous toutes ses formes, y compris en mode télétravail), rapport à l'internationalisme (redéfinir l'Union européenne de l'intérieur ou la détruire en la quittant; révision de la francophonie; politique extérieure, notamment sous l'angle militaire), rapport à l'environnement (décroissance, écosocialisme), etc. À partir de là, l'électorat prolétaire pourrait être davantage convaincu de porter ses espérances envers une force de gauche qui garde ses fondamentaux socialistes/communistes/anarchistes tout en ayant réussi à mettre à jour certaines thématiques qui lui étaient des angles morts analytiques et politiques.

Mais vu l'état de la gauche en France, qui s'oriente de plus en plus vers une situation à l'italienne, c'est presque un vœu pieux qui est formulé.

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