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La résurrection d'Henri Guillemin sur Youtube

Publié le par JoSeseSeko

Photo: capture d'écran Youtube

Photo: capture d'écran Youtube

Réputé "iconoclaste" de son vivant, en raison de charges violentes mais étayées, documentées sur certains personnages historiques (Napoléon Bonaparte notamment), l'historien français mort en 1992, a droit aux honneurs sur Internet, apportant aux nouvelles générations une lecture à rebrousse-poil de "l'histoire officielle".

"L'histoire officielle consiste à croire des meurtriers sur parole." Cette phrase de la philosophe Simone Weil (1909-1943), que j'ai déjà citée au sujet des thermidoriens du PS, l'historien Henri Guillemin (1903-1992) en fit un principe cardinal pour montrer la vérité, quitte à en sentir gêné dans ce qui peut lui déplaire, mais en s'appliquant "à être avant tout honnête", comme il le dit aux téléspectateurs suisses dans sa première vidéo sur la Commune, par exemple.

"Nul n'est prophète en son pays"

Ces derniers jours, j'ai repéré des articles (cf liens ci-dessous) qui reviennent sur la trajectoire d'Henri Guillemin et de son succès posthume sur Internet, preuve en est que les nouvelles générations (comme la mienne), mais aussi leurs aînés, sont toujours autant attirés par l'histoire, mais de manière critique. Et ce que dit Henri Guillemin, à la télé suisse ou dans des conférences, est diamétralement différent de ce que les programmes officiels d'histoire enseignent auprès des élèves et étudiants.

D'ailleurs, quand on retrace la vie de Guillemin, on peut se dire qu'il incarne bien le proverbe: "Nul n'est prophète en son pays." Né à Mâcon, il fit un parcours scolaire et étudiant honorable, avec en point d'orgue, des études à l'École Normale Supérieure et une Agrégation de Lettres. Tout en étant prof au lycée, il fit une thèse sur Alphonse de Lamartine, né à Mâcon également, grand homme de lettres et homme politique d'importance au moment de la Révolution de 1848. En 1936, il partit enseigner au Caire avant de revenir en France en 1938, sur Bordeaux, où il donna des cours à la fac jusqu'en 1941. Un an plus tard, dénoncé comme gaulliste par le journal Je suis partout de Robert Brasillach, il rejoignit la Suisse, s'établissant à Neufchâtel jusqu'à sa mort, mais entre-temps, il devint attaché culturel à l'ambassade de France à Berne (1945-1962).

Un littéraire passionné d'histoire

Après ce bref rappel biographique, je vais essayer une analyse honnête de l'intellectuel. Ce littéraire de formation s'est tourné vers l'histoire. Il donna deux exemples de cette logique: c'est en lisant Émile Zola qu'il s'intéressa à l'affaire Dreyfus, une histoire d'espionnage qui tourna à la démonstration d'un antisémitisme nauséabond dans la France de la fin du XIXe siècle, en faisant accuser l'innocent capitaine Alfred Dreyfus en raison de sa confession juive. De même qu'en lisant Lamartine, Guillemin aiguisa sa curiosité intellectuelle sur la Révolution de 1848, mais aussi celle de 1789 vu que Lamartine écrivit l'Histoire des Girondins, retraçant ce groupe d'élus sous la Révolution française.

Ainsi, Guillemin élargit son champ d'activité dans le temps, principalement du XVIIIe au XXe siècle, retraçant la Révolution, l'Empire, la Restauration, etc, jusqu'à la Seconde guerre mondiale. Du coup, pas mal de personnages de l'histoire de France sont dans son viseur. Et du coup, nombre d'historiens bien-pensants (qui font en réalité les programmes destinés aux élèves) lui firent le reproche de donner les bons ou les mauvais points à tel ou tel. Par exemple, ces derniers sont écœurés de la critique virulente de Guillemin envers Napoléon Bonaparte, alors qu'il cite abondamment plusieurs témoins des faits et gestes du caïd d'Ajaccio (Pierre Rœderer, Nicolas Mollien, etc.), ou bien ils demeurent ulcérés par la défense de Robespierre par Guillemin, vu que pour eux, l'Incorruptible n'est juste qu'un dictateur sanguinaire qui eut le tort de faire bouger le peuple.

Un faux "iconoclaste"

Du coup, Guillemin est passé sous silence (pour ne pas dire censuré) en France, notamment sous Georges Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing, en raison notamment de ses interventions télé ou conférences sur Napoleone Buonaparte, sur Voltaire, présenté encore aujourd'hui dans cette France post-attentat du 7 janvier comme un philosophe de la tolérance, de la liberté des Lumières, alors qu'en fait, c'est un persécuteur (une haine féroce envers Jean-Jacques Rousseau), un esclavagiste notoire dont la fortune provient de la traite négrière et donc, un négrophobe de la pire espèce, ainsi qu'un défenseur de l'ordre social inégalitaire ("Une société bien organisée est celle où le petit nombre, fait travailler le grand nombre, est nourri et le gouverne"), sur la guerre de 1870 comme pour celle de 1940, où la classe dominante française préférait de loin être battue par l'Allemagne (ennemi extérieur), afin de lutter contre l'ennemi intérieur qu'est la classe dominée, et surtout sa fraction révolutionnaire, ou encore sur la guerre de 14-18, où il indique de la part de Raymond Poincaré et des conservateurs, "une connivence à l'idée d'un conflit général", au moment où l'impôt sur le revenu fut ENFIN voté. Bref, Guillemin fut réputé iconoclaste, un terme qu'il réfute. Pour cause, sur les conférences faites ou les livres écrits, beaucoup sont des textes de défense (Victor Hugo, Lamartine, Robespierre, Jaurès, la Commune).

Après, Guillemin n'est pas non plus à l'abri d'inexactitudes. Il reconnaît, par exemple, dans une interview de 1971 à la télé suisse, avoir eu une interprétation trop chrétienne de la vie de Jaurès, suite à un reproche adressé par une militante communiste, ou une confusion sur Jeanne d'Arc au moment du couronnement de Charles VII à Reims. Pour ma part, le reproche que je pourrais lui faire, c'est au sujet de Saint-Domingue. Dans une vidéo sur Napoléon, évoquant l'expédition coloniale sur Saint-Domingue, actuelle Haïti, il déclara que Saint-Domingue fut une république indépendante avec Toussaint Louverture à sa tête. En réalité, avant l'expédition de 1802, Saint-Domingue, où l'esclavage fut aboli (comme pour le reste des colonies françaises d'alors, sauf la Martinique, occupée par les anglais), restait une colonie française. Elle n'était pas un état indépendant, mais, elle avait établi une Constitution autonomiste, en mettant comme chef le gouverneur et général noir Louverture. Et c'est en 1804, après la bataille de Vertières, que l'île devient l'État d'Haïti, tel que nous le connaissons sous ce nom.

Un chrétien de gauche

Guillemin, dont l'éloquence qui attire les auditeurs, les utilisateurs d'Internet (comme moi), ou les téléspectateurs des décennies précédentes, n'a jamais caché sa pensée politique et spirituelle. Dans l'interview que je vous ai cité tantôt, il revient sur son point de vue d'homme de gauche mais aussi de chrétien, car pour lui, les deux sont reliés et son expérience personnelle y est pour beaucoup. En effet, durant ses années à Normale sup, il fut le secrétaire de Marc Sangnier, fondateur du Sillon, un mouvement précurseur dans le christianisme social, défendant la République mais aussi la justice sociale, quitte à concurrencer des mouvements de gauche anticléricaux (radicalisme, socialisme, communisme, anarchisme), qui étaient également opposés au mode de production capitaliste. Ce qui me permet de rappeler que contrairement à ce que dit le youtubeur Usul dans sa vidéo sur Étienne Chouard, où il indique que Guillemin était un chrétien proche du Parti communiste, c'est une erreur d'interprétation. À plusieurs reprises, l'historien affirma ne pas être communiste, ne pas être marxiste, mais ça ne l'empêcha pas de porter de l'estime pour Karl Marx et ses travaux économiques. Toujours est il que pour Guillemin, la question de Dieu est capitale dans son esprit et qu'il est convaincu par le christianisme et son message.

anti-images d'Épinal

J'ai été emmené à regarder et écouter Guillemin depuis deux-trois ans, sur Napoléon (encore faut-il que ma mémoire ne me joue pas des tours). Par la suite, j'ai vu et entendu les autres sujets sur lesquels il a travaillé. J'estime que le succès qu'il a sur Youtube est amplement mérité car il nous rafraîchit la mémoire, nous pousse à avoir nos sens en éveil et à comprendre au bout du compte que même si les formes changent, le fond de l'histoire reste le même. Ce qu'il a fait est respectable à souhait et en conformité avec sa volonté d'éviter de fournir une histoire qui serait cantonnée à des images d'Épinal.

Quant à certaines de ses opinions, notamment sur le christianisme, je ne suis pas d'accord avec lui car cette religion, comme les autres monothéismes, a tendance à aliéner les esprits, les asservir au service de la classe dominante, en dépit de voix dissonantes, comme je l'ai tout de même écrit sur ce point. En tout cas, mes chers lecteurs, je vous incite fortement à regarder et écouter les conférences ou émissions de Guillemin disponibles sur Youtube ou le site de la Télévision suisse romande, car cela en vaut la peine. Et peut-être, que celles et ceux qui fournissent sur le site de partage états-unien les vidéos sur Guillemin arrivent à trouver et partager des inédits (notamment sur Napoléon, à propos de la guerre d'Espagne, la campagne d'Autriche, le mariage avec Marie-Louise et la campagne de Russie), j'en serai ravi.

P.S: Les liens inclus dans ce billet sont à cliquer, notamment ceux qui mènent à des vidéos. Au risque de me répéter, ça vaut vraiment le coup d'œil.

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