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La diversité révolutionnaire de l'armée française

Publié le par JoSeseSeko

La diversité révolutionnaire de l'armée française
La diversité révolutionnaire de l'armée française

La Convention, au lendemain du traité de Bâle signé avec l'Espagne, nomma le 23 juillet 1795 (5 Thermidor an III) plusieurs généraux afro-descendants, dont Toussaint Louverture et André Rigaud, pour services rendus à Saint-Domingue (actuelle Haïti). Une promotion source de rivalité inutile.

Pendant que la France avait plusieurs combats à mener en Europe, contre la première Coalition et des rébellions intérieures, avec une dynamique devenue positive depuis la fin de l'année 1793 (Wissembourg, Savenay, Fleurus, le Helder, Quiberon, etc.), elle avait également fort à faire dans ses colonies, avec les attaques anglo-espagnoles, notamment sur Saint-Domingue (actuelle Haïti), la "perle des Antilles". En outre, depuis 1791, une révolution commença avec l'insurrection des esclaves, ayant eu vent des nouvelles de Paris, ne voulant plus de l'ancien ordre colonial esclavagiste et raciste. Une situation bien plus complexe qu'en métropole, où les premiers meneurs insurgés et royalistes (Jean-François; Georges Biassou), se rallièrent aux Espagnols après l'exécution de Louis XVI, bien que ces derniers soient également des esclavagistes qui semblaient promettre la liberté générale à ceux qui combattirent la République.

Ralliement à la cause républicaine et abolitionniste

Donc, du côté des noirs insurgés, aucune confiance envers la République. Du côté des métis (ou mulâtres), ce fut un ralliement large pour la Révolution et la République. L'homme qui symbolisa ceci fut André Rigaud. Fils d'huissier de justice et d'esclave, il prit part à la Guerre d'indépendance des États-unis, participant notamment au siège de Savannah (Géorgie). La Révolution fut l'occasion, selon lui, de promouvoir l'égalité entre blancs et citoyens libres de couleur. Donc, dans un premier temps, il ne voulait pas de l'abolition des esclaves noirs, qui représentaient plus de 80% de la population de Saint-Domingue (435.000 esclaves sur 500.000 habitants). Mais il dut s'y résoudre, sous la pression des commissaires civils Léger-Félicité Sonthonax et Étienne Polverel qui décrétèrent l'abolition de l'esclavage sur Saint-Domingue en août 1793, qui envoyèrent ensuite trois députés à la Convention (le blanc Louis-Pierre Dufay; le métis Jean-Baptiste Mills; le noir Jean-Baptiste Belley), afin de convaincre leurs collègues de généraliser l'abolition de l'esclavage dans toutes les colonies françaises, ce qui fut le cas le 4 février 1794 (16 pluviôse an II).

À l'annonce de l'abolition, dans un territoire envahi par les Britanniques à l'Ouest, et les Espagnols à l'Est et au Nord, le Sud étant tenu par Rigaud et ses camarades "mulâtres", les noirs allaient progressivement se rallier à la République. Le premier d'entre eux fut Toussaint Bréda en mai 1794. Ancien esclave, médecin auprès des troupes de Jean-François puis de Biassou, il monta en grade en participant à divers combats contre les français et les brèches qu'il créait lui donnaient un nouveau nom, Toussaint Louverture. Mais à force de monter en grade et en charisme auprès de ses troupes (3 à 4.000 hommes entraînés, disciplinés à l'européenne), il gênait les autres leaders insurgés, qui fomentèrent une tentative d'assassinat contre lui. Ceci ayant échoué et comme Louverture tenait surtout à l'émancipation des noirs, il fut convaincu par les commissaires civils puis par le général Étienne Maynaud de Lavaux de rejoindre les rangs républicains, en vertu de l'abolition appliquée sur l'île.

La diversité récompensée

Dès lors, les troupes de Louverture permirent à la France de gagner plusieurs combats sur le front Nord de Saint-Domingue, avec une reprise des villes nordistes, avant de tourner vers la partie orientale de l'île de Saint-Domingue, possédée par l'Espagne. Mais cette puissance coloniale, déjà vaincue sur le continent européen et menacée d'invasion par les français, signa le traité de Bâle le 4 Thermidor an III (22 juillet 1795), abandonnant l'Est de Saint-Domingue à la République. Du coup, la Convention éleva au grade de général de brigade Louverture le lendemain (23 juillet), ainsi que Rigaud, Louis-Jacques Beauvais et Jean-Louis Villatte, ce dernier défendant le Cap-Français (actuel Cap-Haïtien), au nord du pays, tandis que Beauvais combattit avec Rigaud, qu'il connut durant la Guerre d'indépendance américaine, contre les anglais dans le sud, avec la reprise de Léogâne.

Louverture devint ainsi le premier général noir de la République. Mais pas le premier général Afro-descendant de la République française. Avant lui, un autre homme de Saint-Domingue, qui opéra en Europe, fut nommé général de brigade, puis de division en 1793, le premier d'ailleurs à ce poste. Son nom? Thomas-Alexandre Dumas, fils de noble (Davy de la Pailletraie) et d'esclave (Dumas), père de l'écrivain Alexandre Dumas. Toujours est-il que ces généraux noirs ou métis furent nommés par leur mérite, leurs aptitudes tactiques et stratégiques durant les différents combats menés (et souvent remportés). Ce qui peut indiquer combien l'armée fut à ce moment-là (et peut-être bien seulement durant cette période révolutionnaire), symbole de progrès, expression de l'égalité des chances dans la République, sans distinction de couleur de peau ou d'origine sociale (Jean Lannes, futur maréchal d'Empire, était fils de tonnelier et apprenti teinturier avant la Révolution; Joachim Murat, fils d'aubergiste qui se destinait au monde ecclésiastique; Michel Ney, fils de tonnelier, fut contremaître dans des mines et forges avant de s'enrôler dans l'armée).

Une sourde rivalité

Cette nomination de Rigaud et Louverture allait ouvrir une période de rivalité latente entre les deux hommes. Rigaud, le "mulâtre", tenait à n'être entouré que de gens qui lui étaient semblables (Villatte, Beauvais, Alexandre Pétion) dans le sud de Saint-Domingue, les noirs lui étaient hostiles. Quant à Louverture, il formait autour de lui une "aristocratie noire", notamment avec Jean-Jacques Dessalines ou Henri Christophe, ses proches lieutenants, dans le nord du pays, point de départ de la révolution.

Cette rivalité s'exprimera en 1799, dans une guerre civile où Louverture, entre-temps devenu le personnage le plus influent sur l'île, en sortit vainqueur puis en 1802, quand Rigaud revint au sein de la troupe coloniale commandée par Charles Leclerc, beau-frère de Napoléon Bonaparte, alors Premier consul, afin de rétablir l'esclavage sur la plus importante des colonies françaises. Une rivalité entre Louverture et Rigaud qui divisa l'île à ce moment-là, qui fut mortelle au premier, capturé et envoyé mourir au fort de Joux (Jura) le 7 avril 1803. Le second y fut également emprisonné, peu après la mort de son rival. Pourtant, c'est l'unité des métis et des noirs qui permit l'indépendance de Saint-Domingue, future Haïti, avec comme final, la bataille de Vertières, le 18 novembre 1803.

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