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Un État d'urgence pour orienter les esprits ailleurs

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Reuters

Photo: Reuters

Avec l'instauration de l'État d'urgence, la France entend bien traquer tous les terroristes potentiels. Mais en agissant de la sorte, c'est être liberticide et donner raison à l'État islamique dans cette guerre économique et politique.

Le ton est donné. Depuis samedi 14 novembre, des perquisitions policières se font en France, en raison de l'application de l'État d'urgence décrété par le président François Hollande. Mais là, la perquisition du mercredi 18 novembre a donné lieu à un combat entre les forces de police et des terroristes à Saint-Denis. Parmi ces derniers, figurerait le Belge Abdelhamid Abaaoud (cf lien n°1), le commanditaire des attaques sur Paris le 13 novembre, qui est annoncé mort actuellement. Une chose est sûre, les policiers ont pu arrêter certains d'entre eux, ce qui permettrait d'avoir des informations sur le réseau terroriste.

Filet sécuritaire efficace?

Cette opération périlleuse peut être considérée comme un succès de la part des forces de l'ordre vu que certains terroristes furent capturés vivants. Et cela renforce l'idée du "coup de pied dans la fourmilière" claironnée par les autorités publiques. En effet, depuis le 14 novembre, le ministère de l'Intérieur dénombre plusieurs perquisitions ayant donné lieu à de la saisie d'armes de guerre (kalachnikovs, lance-roquettes, etc.) et des interpellations. Au niveau extérieur, l'intensification des frappes françaises en Syrie est vive, appuyée qui plus est par d'autres armées de l'air, notamment l'armée russe. Moscou ayant indiqué que l'avion qui partait de Charm el-Cheikh à destination de Saint-Pétersbourg (224 morts) a été victime de l'organisation terroriste Daech.

Néanmoins, plusieurs problèmes sont mis en lumière avec cette traque des terroristes de l'État islamique en France et en Europe. D'abord, le manque d'information. En effet, beaucoup pensaient que Abaaoud serait rentré en Belgique après les attaques parisiennes alors qu'en fait, il serait resté planqué à proximité de la capitale depuis vendredi soir, narguant ainsi les services de renseignement. Ce qui amène à poser le manque de coordination des services de renseignement des pays européens car ce terroriste Belge a fait plusieurs allers-retours Belgique-Syrie sans avoir été arrêté au préalable durant l'année 2015, surtout peu après l'attaque de la rédaction de Charlie Hebdo en janvier dernier. Enfin, au niveau extérieur, certains observateurs estiment que bombarder de manière plus fréquente, sans que ce soit pleinement efficace, les positions de l'organisation terroriste, c'est lui apporter de l'eau à son moulin (cf lien n°2).

Dérive sécuritaire

Finalement, la véritable victoire de l'EI est d'avoir forcé la France à suivre une dérive sécuritaire, liberticide. Le président Hollande, dans son discours devant le Parlement, réuni en congrès à Versailles, lundi 16 novembre, a indiqué vouloir prolonger l'État d'urgence jusqu'à mi-février 2016, ce qui ferait trois mois; appliquer de nouvelles lois sur le renseignement; et modifier certains articles (16 et 36) de la Constitution.

Tout porte à croire qu'il pourrait être entendu dans la mesure où le gouvernement a interdit toutes les manifestations qui s'inscrivaient dans le cadre de la conférence internationale sur le climat, en particulier la "Marche pour le climat" prévue initialement le dimanche 29 novembre (cf lien n°3). En outre, certains avocats et magistrats s'inquiètent de ce climat qui pourrait mener à une "justice d'exception", à un retour de l'arbitraire (cf lien n°4). De même que la liberté de la presse est inquiétée, comme le met en garde le Syndicat national des journalistes (SNJ) dans un communiqué. La crainte de "dérapages et d'initiatives malencontreuses" de certains agents publics zélés, comme cela sembla être le cas ces derniers jours, est clairement mentionnée par le SNJ. En y réfléchissant, j'ai l'impression que Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur, se frotte les mains avec ces mesures et compte bien agir comme Joseph Fouché au temps de la Révolution française et de la dictature de Napoléon Bonaparte. Tout cela s'inscrit dans une opinion publique qui serait largement favorable selon un sondage réalisé par Odoxa. Il est bon de vous rappeler, chers lecteurs, une phrase du philosophe et homme politique États-unien Benjamin Franklin. La voici:

  • "Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre, et finit par perdre les deux."

Choc feutré des impérialismes

Depuis le 13 novembre, une idée fort répandue est que l'EI visait la France à cause de son art de vivre, de sa culture, de ses valeurs, etc. Et pour les plus extrémistes, cela correspondrait parfaitement à la théorie du "choc des civilisations", initiée par l'États-unien Samuel Huntington dans les années 1990. C'est une grille de lecture dominante, encore plus dans une France qui s'est fortement américanisée ces dernières années. Cette idée répandue est un vaste écran de fumée servant à aliéner les esprits et à se montrer islamophobe, considérant que le monde musulman est un bloc homogène. Pourquoi Daech frappe les pays européens, dont la France, plutôt que les États-Unis? Il y a deux raisons à cela:

  1. Géographiquement parlant, l'Europe est à portée de tir (si vous me le permettez) de l'organisation terroriste. Elle n'a qu'à traverser la Méditerranée ou le détroit du Bosphore à Istanbul (Turquie), tandis qu'il lui faudrait franchir l'Atlantique pour frapper chez l'oncle Sam.
  2. Le profil socio-économique des habitants de confession musulmane. Comme le rappelle un ami blogueur dans un de ses billets, les musulmans vivant en Europe sont majoritairement issus de la classe prolétarienne (pardon de l'archaïsme), donc plus fragiles économiquement que ceux qui vivent aux États-Unis car ces derniers font partie de la classe moyenne, voire même proches de la bourgeoisie. Et dans un contexte de racisme institutionnel pourtant dénoncé, l'organisation terroriste y trouve sa meilleure cible de recrutement et d'attaque.

Maintenant accrochez-vous, chers lecteurs, car ce qui va suivre est à rebrousse-poil de la théorie fumiste du "choc des civilisations". Il faudrait parler de choc des impérialismes, à savoir l'impérialisme occidental (des États-Unis jusqu'à la Russie, inclus) contre l'impérialisme arabe. Et quand on parle d'impérialisme, c'est loin d'être religieux. C'est surtout économique et politique. Je parlerai même d'une troisième manche dans ce choc de ces impérialismes.

  1. La première manche correspond au Moyen-Âge, avec les Croisades entre autres, et ce fut une manche gagnée par l'impérialisme arabe, avec l'émergence de l'Empire Ottoman qui prit Constantinople (actuelle Istanbul) le 29 mai 1453. Une lourde défaite pour l'impérialisme européen car il n'avait plus de contrôle sur la "route de la soie", menant à l'Inde et à la Chine et se devait de trouver une voie maritime alternative pour commercer avec "l'extrême-Orient". D'où le décloisonnement de l'Europe vers l'Ouest et bien sûr la colonisation de l'Amérique qui l'enrichit durant trois à quatre siècles.
  2. La deuxième manche fut initiée par la Révolution française, avec l'expédition d'Égypte de Bonaparte (1798). Et ce fut la revanche occidentale durant les XIXe et XXe siècles. En effet, nombre de pays de culture musulmane sur l'arc méditerranéen furent alors colonisés officiellement (l'Algérie par la France, la Libye par l'Italie) ou officieusement (protectorats français au Maroc, en Tunisie plus mandats de la Société des nations en Syrie ou au Liban; protectorat britannique en Égypte plus mandats de la SDN en Palestine ou en Irak). Cela fut possible par la révolution industrielle en Europe, par sa domination sur d'autres marchés mondiaux et par l'affaiblissement de l'Empire Ottoman.

Néanmoins, il y a quelques subtilités dans ce récit - "alliance de revers" entre la France et l'Empire Ottoman de François Ier à la Révolution française -, mais cela reste crédible, chers lecteurs.

En tout cas, le rapport de force, a priori favorable aux Occidentaux sur le plan militaire, peut être renversé par les structures économiques. Daech tire une part non négligeable de ses revenus par le pétrole présent en Syrie et en Irak (cf liens n°5 et n°6) et influe par conséquent sur la baisse du prix du baril, observée depuis juin 2014. Or, l'impérialisme occidental est majoritairement composé de pays dépendants de cette énergie fossile qu'ils ne peuvent pas produire localement. Et une baisse du prix du pétrole est dans leur intérêt, pour réduire les dépenses publiques d'une part et avoir une croissance un poil plus soutenue d'autre part. En fait, ces impérialismes se tiennent par la barbichette et chacun y trouve son compte car ça permet d'orienter les esprits de la classe prolétarienne ailleurs que sur les questions économiques et sociales.

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