Continuité d'action ou illusion?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: PHILIPPE WOJAZER / AFP

Photo: PHILIPPE WOJAZER / AFP

La "marche républicaine" du 11 janvier 2015 a rassemblé des millions de personnes dans la rue en France. Un signe positif qui, pourtant, ne pourrait pas tenir la distance, comme d'autres grandes manifs dans l'histoire.

Près de 4 millions de français ont "battu le pavé", dimanche 11 janvier, pour rendre hommage aux victimes des attaques terroristes menées en France, de mercredi à vendredi, notamment la rédaction du journal Charlie Hebdo, des policiers, et des français de confession ou culture juive. Rien qu'à Paris, environ 1,5 million de personnes ont défilé de la place de la République à la place de la Nation. Une journée extraordinaire où des gens se sont mobilisés massivement (et j'y étais parmi eux, avec un ami). Du jamais-vu depuis Mai 68 et la dizaine de millions de grévistes, au plus fort du mouvement. C'est sûr que cette journée fera date.

Récupération politique

Ce bel instant d'unité dans la diversité de la République "une et indivisible", où on sentait une envie profonde, sincère, de changer d'état d'esprit, de se rassembler, a une forte probabilité de ne pas durer, hélas.

D'abord, la récupération politique a été mise en marche avant la manifestation, avec les appels du président François Hollande à l'union nationale, en mettant une grosse sourdine sur les divergences (possibles) entre les partis de gouvernement (PS et UMP) et leurs alliés respectifs. Puis pendant la marche, avec cette présence internationale (une quarantaine de chefs d'État et de gouvernement) en plus des meneurs politiques nationaux de tous bords (à l'exception du Front national qui a fait une marche du côté de Beaucaire, dans le département du Gard) dans les premiers rangs du cortège, derrière les proches des victimes. Tout est bon à récupérer pour les participants, notamment ceux qui s'opposent comme Mahmoud Abbas, président de l'Autorité palestinienne, et Benyamin Netanyahou, Premier ministre israélien, boucher de son état, qui interdit à la Cour pénale internationale de La Haye de fouiner sur l'armée.

Différentes motivations

Les personnes étant venues à cette marche ne se sont pas déplacées pour une seule et unique raison, ce qui est une faille à cette unité d'action pourtant très forte - et médiatisée mondialement car plusieurs marches ont eu lieu partout sur la planète, ainsi que la présence de médias étrangers pour couvrir l'événement français -.

Certains sont venus exclusivement pour Charlie Hebdo (le message "Je suis Charlie" est largement passé), d'autres sont venus pour soutenir la presse, dans son ensemble, car elle n'est pas à l'abri et doit se poser des questions (ce qui est mon cas), d'autres ont voulu venir pour faire acte de tolérance, quelle que soit l'appartenance religieuse (ou pas) de chacun car les religions ont des messages qui sont communs, des manifestants venus pour la question de la liberté (d'expression), qui serait menacée, alors qu'elle s'exprime largement tout en étant ciblée sur certains groupes, ou encore des personnes ont marché pour que la République tienne bon.

Précédent historique d'une illusion unitaire

Cet effort considérable, n'est pas le premier dans l'histoire de la France, et comme auparavant, la désillusion risque d'être encore plus grande que l'espoir suscité. Un exemple? La Fête de la Fédération le 14 juillet 1790. 100 000 parisiens, ou plus, s'étaient rassemblés au Champ-de-Mars, à Paris, pour célébrer le premier anniversaire de la prise de la Bastille. Parmi les personnalités, il y avait le roi Louis XVI, la reine Marie-Antoinette, le Dauphin (Louis XVII), le marquis de La Fayette, l'évêque Talleyrand, différents députés (Robespierre, Danton, Barnave, etc.), les gardes nationaux et des parisiens. Cette fête devait marquer l'unité de la France d'alors, sous forme de monarchie constitutionnelle - sa rédaction était en cours -, et le roi prêta serment de fidélité "à la Nation, à la loi" et à la Constitution.

Mais il y avait de fausses notes. De nombreux nobles, dont les frères du roi (futurs Louis XVIII et Charles X) avaient émigré dès juillet 1789, puis Mirabeau, "l'Orateur du peuple", n'était pas présent durant la fête car il menait un double-jeu. Lui qui déclarait en juin 1789: "Nous sommes ici par la volonté du peuple, et on n'en sortira que par la force des baïonnettes", se faisait grassement rémunérer par Louis XVI et la Cour, pour jouer le révolutionnaire et sauver la royauté. Et il ne fut pas le seul! Danton l'avait suivi dans sa démarche de corrompu, tirant un bénéfice agréable pour lui. Et en-dehors de ça, cette fête n'eut pas empêché une républicanisation des esprits, qui emportera Louis XVI et ses proches à la guillotine, notamment suite à la fuite ratée de Varennes en juin 1791.

Appel à la vigilance

En lisant ça, je suis sûr que vous vous dites, chers lecteurs: "mais quel rabat-joie! Il devrait se satisfaire, en mode Carpe Diem, au lieu de jouer les pessimistes." Je comprends si vous pensez ainsi, car comme je l'ai écrit tantôt, c'est un élan positif, beau, sincère pour beaucoup, mais si on fait fonctionner son cerveau, son intelligence quelques minutes, vous vous rendrez compte qu'il faudra être vigilant car ce genre de situation, au fond, n'est pas une nouveauté, et qu'un tel soufflé retombe très vite. Je ne me lasserai pas de citer Karl Marx, car c'est encore d'actualité: "Celui qui ne connait pas l'histoire est condamné à la revivre."

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article