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Il y a liberté et liberté

Publié le par JoSeseSeko

Il y a liberté et liberté

L'attaque menée contre la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo, avec son lot de cadavres, suscitant une vive émotion, n'a pas tué la liberté, au sens général du terme, mais a renforcé des libertés, pas forcément les meilleures qui soient.

Les tueurs de la rédaction de Charlie Hebdo, à savoir Saïd et Chérif Kouachi, sont tombés vendredi 9 janvier. Tués par le GIGN, à la suite d'une prise d'otages faite dans une imprimerie en région parisienne. Dans le même temps, un personnage lié aux frères Kouachi, Amedy Coulibaly, qui a tué une policière à Montrouge jeudi 8 janvier, a été également tué, par le RAID, hier (9 janvier), après avoir pris en otage les clients et tenants d'une épicerie casher à Paris. Une fin qui laisse un goût amer car il demeurera, malgré tout, une part de mystère macabre sur les faits de mercredi dernier, qui restent pour beaucoup un attentat à la liberté (d'expression).

Liberté de tuer

Cette vision que la liberté d'expression a un pris un coup avec les morts des dessinateurs Cabu, Charb, Tignous, Wolinski, Honoré, de l'économiste Bernard Maris (que je regrette très amèrement car j'appréciais son ton hétérodoxe), de la psychanalyste et chroniqueuse Elsa Cayat, du correcteur Mustapha Ourad, plus les policiers, etc. a été vite relayée par la grande majorité des journaux. C'est compréhensible car les journaux ne sont plus à l'abri, et qu'ils doivent faire gaffe pour défendre cette liberté d'expression, en l'élargissant à des journalistes non-blancs, qui ne sont pas moins compétents que d'autres.

Mais la liberté s'est exprimée dans cette histoire. D'abord par la liberté de tuer, avec les frères Kouachi tirant à bout portant sur les membres de la rédaction de l'hebdomadaire mercredi, Coulibaly tuant une policière à Montrouge le lendemain, puis leurs morts hier. Il faut être précis quand on utilise le terme liberté. Ce n'est pas uniquement en France. On est libre de tuer aux États-Unis, en Israël et Palestine, en Afrique du Sud, en Chine, en Russie, en Ukraine, en République Démocratique du Congo, etc.

Liberté de stigmatiser

Dans les heures qui ont suivi, les principales réactions se sont tournées vers les français d'origine ou de confession musulmane, afin de les inciter à se désolidariser de ces "fous de Dieu" tirant à tout va. On les pointe du doigt, en considérant qu'ils sont de facto coupables, sans jugement. Le problème est que cette liberté de stigmatiser ces citoyens par les autres composantes du peuple français est synonyme, quelque part, de la "tyrannie de la majorité", chère au sociologue français du XIXe siècle Alexis de Tocqueville. Et cela peut radicaliser certains, qui pourraient très mal tourner.

Pis, au moment de la manifestation sur la place de la République à Paris, mercredi, certains manifestants en ont profité pour brûler un exemplaire du Coran, ou dans les jours qui ont suivi, des mosquées ont été attaquées et des français d'origine maghrébine pris à partie. Autant, je suis critique envers n'importe quelle religion, et notamment sur le rôle social dangereux pour la classe sociale défavorisée, autant je suis effaré de la stupidité de certains français non-musulmans (athées, agnostiques, catholiques, protestants, juifs, etc.) qui réalisent un autodafé. C'est digne pour le coup des années 1930. Et les autres manifestants de mercredi, ils auraient dû s'en douter, mais ils ont laissé faire, ne cherchant pas à distinguer. Et pourtant, pour d'autres manifestations, notamment pour la Palestine, ça appelle à faire des distinctions par rapport au Hamas et surtout à se justifier à chaque fois.

Liberté en fonction de...

Puis la liberté (d'expression) est présente si on a les moyens pour l'utiliser à plein. Sinon, c'est de l'illusion formelle. C'est une des critiques que formule le philosophe et économiste allemand du XIXe siècle Karl Marx à ce sujet, où il considère que la liberté est fonction du capital que l'on possède. Mais là où Marx se contente du capital financier, on pourrait compléter avec le capital social, le capital culturel et le capital symbolique, en interprétant sur ce point les travaux du sociologue français du XXe siècle Pierre Bourdieu, avec le concept d'habitus en particulier.

De la sorte, on pourrait se dire que la liberté d'expression, en la mettant en relation avec l'égalité, est bien une illusion car plus on a de capital (au sens bourdieusien du terme), plus on se fait entendre. Et si on a une différence symbolique, elle joue à plein. Exemple: Charlie Hebdo, qui critique sur un mode humour noir les politiques, les religions, les communautés, est surtout reconnu pour taper sur l'Islam, virant à l'islamophobie d'après ses opposants, tandis que Dieudonné, dans un registre similaire, est reconnu pour viser le Judaïsme, tournant à l'antisémitisme selon ses détracteurs. Et comme symboliquement, l'antisémitisme est mal vu (des musulmans sont également sémites et on ne parle pas d'antisémitisme à leur égard), Dieudonné a une expression moins libre que Charlie Hebdo. Attention, celles et ceux qui, suite à ce qui est écrit, voudraient me positionner dans un camp, pas question. Je ne fais que rapporter des faits, des points de vue extérieurs.

En tout cas, comme l'écrivait George Orwell dans la Ferme des animaux: " Tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que d'autres."

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