Les émeutes de 2005 toujours pas comprises

Publié le par JoSeseSeko

Photo: AFP

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En 2005, la mort de deux ados poursuivis par la police a déclenché la plus grande vague de révoltes de ce début de XXIe siècle en France et les politiciens ont préféré s'attaquer aux conséquences, pas aux causes de cette expression violente.

"Ils n'ont rien oublié, rien appris." Cette phrase de Napoleone Buonaparte (pardon, Napoléon Bonaparte) au moment des Cent-jours, à destination des Bourbons, correspond bien à l'attitude des politiciens et des policiers à l'approche des 10 ans des émeutes de 2005. Pis, elle a renforcé d'un côté les clichés que les bien-pensants véhiculent, de par leur influence médiatique, sur la banlieue; de l'autre, certains banlieusards, les plus jeunes, vus comme des parias de la société, se replient. Pourtant, c'est loin d'être blanc ou noir (cf lien n°1).

Deux morts de trop

Le point de départ vient de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Le jeudi 27 octobre 2005, en période de vacances scolaires, deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré moururent électrocutés dans un transformateur EDF en étant poursuivis par la police. D'ailleurs, les policiers qui les poursuivaient n'eurent pas pris soin de les tirer de guêpier selon plusieurs témoignages, provoquant un sentiment d'injustice pour les habitants, d'autant plus qu'en 2015, le tribunal a proclamé la relaxe pour ces représentants des forces de l'ordre. Toujours est-il que ces morts sont ceux de trop, symbolisant le mépris des possédants - et de leur bras armé, la police - envers les banlieusards, prolétaires et/ou immigrés. En outre, deux jours auparavant, à Argenteuil (Val-d'Oise), le ministre de l'Intérieur de l'époque, un certain Nicolas Sarkozy, considérait certains jeunes comme des "racailles à nettoyer au kärcher". Du coup, le cocktail Molotov pouvait exploser face à la bombe lacrymogène ou au flashball des flics, des CRS.

L'embrasement initié à Clichy-sous-Bois s'étendit au reste de la banlieue parisienne ainsi que dans les autres banlieues des grandes villes françaises (Lyon, Marseille, Lille, etc.) fin octobre-début novembre. Et dans ce cas là, les mass media multiplient les images de voitures brûlées par les émeutiers pour mieux les accuser, avec comme effet domino de discréditer la France dans le monde par leur faute. Remarque, cela agit également ainsi quand il s'agit de grévistes. Air France nous le rappelle.

La banlieue, mais quelle banlieue?

Cette histoire jeta l’opprobre sur la banlieue auprès de ceux qui ne la connaissent pas. Et encore, il faut préciser de quelle banlieue on parle. Celle que je décris jusqu'à présent, c'est la banlieue prolo, des minorités visibles qu'on ghettoïse à travers les mass media, les considérant comme des zones de non-droit, où seules les activités informelles (trafics de drogue, d'armes...) et l'opium du peuple (islam notamment) ont de l'importance sociale. Bref, l'ex ceinture rouge qui a suivi la déliquescence du Parti communiste et qui s'abstient massivement car le vote a un cens caché.

Mais il y a une autre banlieue dont on parle moins car elle est plus scandaleuse, c'est la banlieue riche. Les bourgeois, fils de bonne famille peuvent vivre tranquillement dans ces coins-là (Neuilly-sur-Seine, Boulogne-Billancourt, Enghien-les-Bains, Saint-Cloud, etc.); les classes moyennes y sont plus ou moins tolérées. Quand aux prolos, faut pas rêver! C'est un apartheid made in France qui ne dit pas son nom car l'hypocrisie de la classe politique dans son ensemble ne souhaite plus aller dans le respect de la devise des révolutionnaires de 1792-1793: "Liberté, égalité, fraternité", sans le dire auprès des électeurs pris pour du bétail à envoyer voter.

Des retouches partielles...

L'impact social et médiatique des émeutes a tout de même obligé les élus de la République, les intellectuels, les patrons, les enseignants, à réagir. Plusieurs choses ont été poussés ou améliorées. Par exemple, l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po) a amélioré son dispositif à destination des ZEP, afin d'attirer davantage des lycéens de banlieue avec un parcours scolaire excellent à s'inscrire à Sciences Po après leur bac, surtout s'il est obtenu avec mention très bien. De même qu'en 2006, sous un gouvernement de droite, une loi autorise le CV anonyme, dont l'objectif est de lutter contre les discriminations à l'embauche.

Au niveau des médias, la recherche de promotion de la diversité semblait être importante. Je me souviens volontiers de la nomination du journaliste Harry Roselmack en tant que joker du présentateur du JT de 20h de TF1 à l'été 2006 et de l'emballement que ça provoquait. Puis l'existence du Bondy blog (cf lien n°3) qui permet une grille de lecture non-blanche de l'actualité. Bref, des signes positifs d'ouverture.

... qui ne règlent guère les causes

Néanmoins, ces faits sont de faible portée, voire même sont des arbres qui cachent la forêt. D'ailleurs l'actuel gouvernement a abrogé en 2015 la loi sur le CV anonyme, considérant que son efficacité n'était guère présente et qu'un non-blanc, banlieusard de surcroît, sera davantage exposé au chômage ou à la précarité qu'un blanc. Puis parmi les rares non-blancs qui prennent de l'importance dans la vie politique, ils sont vite méprisés, accusés d'incompétence, surtout pour les femmes. Ces dernières, notamment quand elles sont ministres, sont la proie facile de médias racoleurs qui font de la propagande et non de l'information. Combien de fois a-t-on vu des unes de Valeurs actuelles, un torchon conservateur, sur Christiane Taubira ou Najat Vallaud-Belkacem renvoyant leur éventuelle incompétence à leurs origines ou à leur couleur de peau? Et puis avec l'attaque de la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier, beaucoup de médias bien-pensants s'offusquaient de l'absence des banlieusards durant la marche illusoire du 11 janvier. En outre, le président François Hollande s'était engagé à mettre en place des récépissés quand un policier organise des contrôles, afin de lutter contre le contrôle au faciès, en 2012. Ça a fait long feu. Et des exemples de contrôles au faciès concernant davantage des racisés, il y en a à la pelle.

Dans le cas des médias, les cas cités ci-dessus ont une portée limitée, montrant à quel point la presse est verrouillée pour un non-blanc, quand bien même il aurait des compétences dans ce secteur d'activité. Je peux vous le prouver, chers lecteurs, par mon exemple personnel. Durant mes stages de fin d'études dans des journaux dans lesquels j'ai été ravi d'y être et d'y travailler pleinement, j'ai remarqué avec une certaine aigreur intérieure que soit j'étais le seul journaliste (économique) non-blanc, ou soit la part des journalistes racisés est ultra-minoritaire. Or, pour traiter de l'actualité africaine par exemple, un journaliste de couleur n'est pas moins compétent. Bien au contraire. L'absence de diversité au sein des rédactions a une influence négative dans le traitement de l'information. D'ailleurs, un récent rapport du Conseil supérieur de l'audiovisuel (cf lien n°4) indique combien les non-blancs sont peu médiatisés, et quand ils le sont, c'est davantage en les considérant comme faisant des "activités marginales ou illégales". En tout cas, la société française reste figée, n'ayant pas la volonté d'ouvrir la porte à des citoyens ayant d'autres origines que françaises (ou européennes), de peur de voir combien la France renie son passé colonial et pis, qu'elle n'est pas aujourd'hui post-coloniale ou décoloniale, mais bel est bien néocoloniale, comme d'autres pays occidentaux.

Du coup, les rares avancées suite aux émeutes de 2005 n'ont pas eu l'effet escompté car elles n'étaient pas (co)organisées par des racisés. Et comme le disait Nelson Mandela: "Ce qui est fait pour nous, sans nous, est fait contre nous!"

P.S: Chers lecteurs, j'espère que vous irez à la Marche de la dignité et contre le racisme le 31 octobre prochain, à Paris. Ce serait une belle occasion de se rencontrer.

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