La Justice? Une femme "pleine de vices"

Publié le par JoSeseSeko

Les jugements sur les grévistes de Goodyear de l'usine d'Amiens-nord et du policier tuant dans le dos Amine Bentounsi indignent bon nombre de citoyens, renforçant un mépris envers la République française, qui se montre particulariste.

Le slogan "Police partout, justice nulle part" a encore de beaux jours devant lui, et pas seulement aux États-Unis. La France y apporte sa contribution, dans une atmosphère lourde (État d'urgence). Le policier ayant tué Amine Bentounsi a été acquitté, le tribunal de Bobigny jugeant qu'il était en "légitime défense". Du côté de celui d'Amiens, huit syndicalistes de Goodyear ont été condamnés à neuf mois de prison ferme pour "séquestration".

Un racisme institutionnel palpable

Le passé de délinquant multirécidiviste d'Amine Bentounsi n'a pas aidé dans la plaidoirie de la partie civile, représentée notamment par la famille du défunt, dont la sœur, Amal Bentounsi, qui a monté un collectif "Urgence notre police assassine", dénonçant les crimes policiers peu évoqués dans les médias, à travers des témoignages. Un collectif qui a appuyé la Marche pour la dignité du 31 octobre 2015 par ailleurs. Cet acquittement, au nom de la "légitime défense" (cf lien n°1) a un goût amer pour la partie civile, estimant que ça tolère une impunité de la part des forces de l'ordre. Certains n'hésiteraient pas à paraphraser le philosophe grec Diogène le cynique qui parlait de "grands voleurs qui attrapent des petits" en son temps. Ou plus précisément de sbires des grands voleurs car les flics agiraient dans la défense de la propriété.

Mais, plus grave encore, c'est le sentiment d'un racisme institutionnel de plus en plus palpable pour les français ayant des racines extra-européennes. Ce jugement illustre une tendance selon laquelle les institutions de la République française se renferment dans un repli communautaire, tandis que les médias "mainstream" dénoncent à longueur de temps le "communautarisme" des minorités sans se poser de question sur le repli identitaire et tyrannique de la majorité, au service de la classe sociale dominante (bourgeoisie chez les marxistes et les anarchistes). Du coup, parler "d'apartheid" comme le fit le Premier ministre Manuel Valls l'an dernier a un sens profond, même s'il ne semble pas chercher à l'éradiquer. Et s'il faut rajouter le fait que le vote pour le Front national (FN) a progressé dans la fonction publique entre 2012 et 2015, à tel point que le FN soit majoritaire dans les votes des policiers et militaires, c'est que l'avenir sera encore plus morose pour les français non-blancs.

Une justice de classe?

Le jugement sur les syndicalistes de Goodyear (cf lien n°2) en a irrité plus d'un. Y compris au Parti socialiste, où l'aile gauche ne mâche pas ses mots, comme le démontre ce tweet de l'eurodéputé Emmanuel Maurel:

Il n'est alors pas étonnant de voir le succès de la pétition en ligne sur les salariés de Goodyear. Il faut dire que pour certains historiens, comme Xavier Vigna, interviewé par l'hebdomadaire Politis, dans son numéro 1387 en vente ce jeudi 21 janvier, "c'est une triste première". Et pourtant, bien des mouvements sociaux antérieurs comme la lutte des ouvriers de l'usine Lip de Besançon en 1973 par exemple, étaient bien plus violents que la lutte des ouvriers de Goodyear, sans que ça passe devant un tribunal alors que les gouvernements de l'époque étaient de droite. Du coup, l'attitude du PS est sidérante depuis les années 80, avec la présidence de François Mitterrand. Un parti censé défendre la classe prolétarienne mais qui depuis plus de trente ans a organisé son affaiblissement selon Vigna, en dépit des remontrances de l'aile gauche du parti, qui ne pèse pas grand-chose en vérité. Bref, la droitisation du PS a inscrit ce parti comme force politique anti-syndicale, dans la tradition bien française du dégoût de la classe dominante envers les syndicats.

Une articulation impossible?

Face à cette situation, est-il possible qu'un ressenti commun d'injustice rassemble des forces qui jusqu'à présent s'ignorent? Ce fut l'un des sujets de discussion d'un colloque de la fondation Copernic sur l'austérité, le 16 janvier, peu après les verdicts prononcés. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que malgré les bonnes intentions, la grande partie de la gauche radicale, d'une part, met de côté le prolétariat non-blanc et/ou immigré - d'ailleurs, les cadres médiatisés du Front de gauche sont blancs et ayant majoritairement passé la cinquantaine -, alors qu'il forme le profil le plus important d'abstentionnistes depuis 2012. Et d'autre part, les mouvements regroupant les "quartiers populaires" issus de l'immigration ont accru leur méfiance envers les partis politiques, dont ceux de la gauche radicale, ces dernières années.

À première vue, une articulation des mouvements sociaux pour muter en force politique capable de formuler une alternative au mode de production capitaliste n'est pas prête de voir le jour. Mais comme les points communs finissent par faire converger vers un but partagé, au nom de valeurs comme l'égalité, l'internationalisme, l'équilibre entre l'humanité et l'environnement terrestre, tout n'est pas non plus perdu.

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