Michel Rocard passe l'arme à gauche

Publié le par JoSeseSeko

Photo: AFP

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L'ancien Premier ministre Michel Rocard est mort, ce 2 juillet, à l'âge de 85 ans. Longtemps populaire, il a incarné une rigueur mais aussi une droitisation du Parti socialiste, bien qu'il ait été critique de cette orientation sur les derniers mois de sa vie, soulevant ainsi ses contradictions.

L'année 2016 se veut être une année mortelle pour des personnalités. Après des artistes tels David Bowie, Prince, Papa Wemba, ou le sportif Muhammad Ali, c'est au tour de l'homme politique Michel Rocard de quitter ce monde, samedi 2 juillet, à Paris. L'ancien Premier ministre laisse le souvenir d'un homme politique qui se voulait réformiste, soucieux du long terme, comme l'indique son "livre blanc sur les retraites" publié en 1991, dont il a été l'instigateur, et d'un homme de dialogue, ouvert.

Hommages multiples

Dès l'annonce de son trépas, la série d'hommages multiples de la classe politique ne s'est pas faite attendre. Bien sûr, le président François Hollande ne manque pas de saluer cette "grande figure de la République", ce socialiste "conciliant utopie et modernité" (cf lien n°1).

Il en est de même pour Manuel Valls. L'actuel locataire de Matignon, dont M. Rocard fut le mentor et le "grand frère" (cf lien n°2) a salué, sur France 2, combien feu Michel Rocard l'avait grandement inspiré dans son parcours politique et revendique son héritage en matière de réforme et de dialogue. Ce qui peut pousser à en douter sérieusement. Mais même à l'aile gauche du Parti socialiste (PS), qui a rarement été tendre avec l'ancien Premier ministre, sa mort laissera un manque, comme l'exprime la sénatrice Marie-Noëlle Lienemann.

Dans l'opposition de droite ou de gauche au gouvernement actuel, chacun y va de son hommage; que ce soit Marine Le Pen - ça peut surprendre certains! -, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, Jean-Luc Mélenchon ou Pierre Laurent.

L'épine dans le pied de Mitterrand

L'apogée de la carrière politique de Michel Rocard fut sa nomination au poste de Premier ministre, au début du second septennat de François Mitterrand, en 1988. Une nomination tactique pour "Tonton", qui espérait voir son grand rival du PS glisser dans les pots de banane issus du gouvernement de cohabitation de Jacques Chirac, de 1986 à 1988. En particulier la Nouvelle-Calédonie, où des violences entre loyalistes et indépendantistes avaient pris de l'ampleur. Une fois à Matignon, M. Rocard arriva à trouver un accord avec les indépendantistes kanaks pour un référendum sur l'autodétermination de la Nouvelle-Calédonie, d'abord à l'horizon 1998, puis à l'horizon 2018.

De même que sur des sujets sociaux ou fiscaux, M. Rocard permit les créations du Revenu minimum d'insertion (RMI, ancêtre du Revenu de solidarité active ou RSA) et de la Contribution sociale généralisée (CSG), un impôt prélevé à la source, prévu pour quelques années, afin de résorber le "trou de la Sécurité sociale", mais qui perdure, vu qu'il rapporte même davantage que l'impôt sur le revenu. Même si c'est le Premier ministre qui a le plus utilisé - 28 fois! - l'article 49.3 de la Constitution, engageant la responsabilité du gouvernement devant un texte de loi (passage en force), il est resté le locataire de Matignon le plus populaire de la Ve République. Ce qui emmerda bien volontiers Mitterrand, qui utilisa la guerre du Golfe (opération "tempête du désert") et le départ de Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la Défense, comme prétexte pour pousser Rocard à démissionner, en 1991, dans une période où le chômage s'était résorbé durant son gouvernement et que la croissance économique - tellement obsédante de nos jours - était favorable.

Il faut dire que le contentieux entre les deux hommes date de la guerre d'Algérie, où Rocard était un anticolonialiste notoire alors que Mitterrand était ministre de la Justice durant une partie de cette guerre, n'acceptant pas des grâces de prisonniers algériens. Puis dans les années 1970, où Rocard briga le poste de Premier secrétaire du PS, afin d'être candidat à la présidentielle de 1981. Mais "Tonton" ne se laissa pas faire.

Contradictions du chantre de la "deuxième gauche"

Au moment où il étudia à Sciences Po, puis l'ENA, devenant ensuite inspecteur des finances, Michel Rocard se revendiquait volontiers "gauchiste" (cf lien n°3) et afficha un positionnement anticolonial durant la guerre d'Algérie, rejoignant le Parti socialiste unifié (PSU), parti entre la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) et le Parti communiste français (PCF), dont il devint le candidat lors de l'élection présidentielle de 1969, avec un score proche de celui d'une SFIO en pleine déliquescence. Après que cette dernière fut transformée en un Parti socialiste puissant et dominé par Mitterrand, Rocard quitta le PSU pour le PS, dont il devint à partir de la fin des années 1970, le chantre de la "deuxième gauche", qui se veut reconnaitre l'économie de marché, refusant les nationalisations "à outrance", et donc le programme commun avec le PCF de Georges Marchais. D'où l'inimitié de Mitterrand, qui se méfiait de l'éloquence et de l'intelligence de Rocard au sein du PS.

Cette "deuxième gauche", qui voulait affirmer la social-démocratie, la décentralisation, a finalement préparé le terrain pour le social-libéralisme, porté par ceux qui se réclament aujourd'hui de Rocard, tels le Premier ministre Manuel Valls, le ministre de l'Économie Emmanuel Macron, ou encore la ministre du Travail Myriam El-Khomri. Et c'est une des contradictions de Rocard. Il a enfanté une génération de politiciens qui se disent de gauche mais qui poursuivent une politique de droite aux yeux de beaucoup de socialistes, y compris Rocard lui-même. Sur la question d'une réforme telle le projet de loi travail, qui suscite une vive opposition dans la rue depuis plus de trois mois, il avait indiqué qu'il valait mieux une réduction du temps de travail, qui est la tendance du mode de production capitaliste depuis deux siècles, mais que celle-ci soit négociée par les syndicats et le patronat, mais en aucun cas, faire une loi sur ce point (cf lien n°4). Pourtant, il a soutenu le projet de loi travail ces derniers temps. Quelle contradiction!

La décentralisation, idée centrale chez Rocard, a pris un sens différent. La réforme territoriale, appliquée par M. Valls, fait en sorte que l'État soit davantage serviteur de la classe dirigeante que de l'intérêt général. Alors que dans l'esprit de Rocard, la décentralisation et la moindre importance de l'État se voulaient être une étape vers l'émancipation des citoyens, en particuliers des travailleurs, via une promotion de l'autogestion, dont l'ancien Premier ministre n'en démordait pas. Sur la question de la dette publique, une vidéo sur Youtube - ci-dessus -, répertoriant des propos de Rocard en 2012 à la radio, rappelant qu'en 1973, une réforme bancaire fit en sorte que l'État central n'emprunte plus directement auprès de la Banque de France, qui servit de base pour que la banque centrale devienne indépendante des pouvoirs publics, dans le processus d'intégration économique de la communauté européenne. Or, si sur la vidéo, Rocard a un ton assez critique et lucide, il laissa faire quand il était aux affaires et que pour le traité de Maastricht, institutant l'Union européenne et l'introduction progressive de l'euro, il poussa le PS à voter "Oui".

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