Le désastre naval d'Aboukir

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/pixelsniper

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La destruction de la flotte de Méditerranée, commandée par le vice-amiral François Paul de Brueys d'Aigalliers, par la flotte de l'amiral Horatio Nelson, piège l'expédition d'Égypte du général Napoléon Bonaparte, ne pouvant pas espérer de secours venant de France et montrant combien la marine française n'a pas encaissé le tourbillon révolutionnaire, contrairement à l'armée de terre.

Pendant que Napoléon Bonaparte tendit à maîtriser l'Égypte, notamment après sa victoire lors de la bataille des Pyramides, le 21 juillet 1798 (3 thermidor an VI), il restait le problème de la gestion de la flotte de la Méditerranée, sous les ordres du vice-amiral François Paul de Brueys d'Aigalliers. Cette dernière, ayant escorté l'armée dans sa traversée de la Méditerranée, stationna dans la rade d'Aboukir, ville à proximité d'Alexandrie, en attendant peut-être de bouger et d'aller mener des opérations le long des côtes ottomanes. Du moins, c'était l'espérance de Bonaparte, envoyant un courrier pour donner des instructions à Brueys. Mais la crainte de combattre l'amiral Horatio Nelson en haute mer plus le manque de provisions incitèrent Brueys à une tactique défensive en stationnant à Aboukir, en espérant attirer les navires anglais vers le centre de la ligne de bataille, où le navire amiral l'Orient se trouvait, vu que la présence de hauts-fonds ferait peur aux premiers bâtiments de la Royal Navy face à l'avant-garde française.

Une explosion de la flotte

Suite à un signalement de la part d'un des navires de son avant-garde sur la présence de la flotte française à Aboukir, dans l'après-midi du 1er août 1798 (14 thermidor an VI), Nelson fonça vers la ligne française dans l'optique de pouvoir la couper en deux et que l'arrière-garde, qui se trouvait sous un vent défavorable, ne puisse pas porter secours au reste de la ligne française. Si le rapport de force pouvait être a priori favorable aux Français face aux Anglais en raison du nombre de vaisseaux (17 contre 15) et de la qualité de certains d'entre eux - l'Orient, navire amiral, était composé de 120 canons -, les Anglais avaient l'avantage du vent et de la manœuvrabilité. En outre, côté français, de nombreux marins manquaient à l'appel car mobilisés sur terre pour recueillir des provisions ou protéger la côte d'attaques de bédouins, les frégates accompagnant la flotte n'avaient pas signalé la présence rapide de la flotte anglaise, risquant un combat jusque dans la nuit, puis l'avant-garde française laissa un espace entre elle et les hauts-fonds, permettant aux premiers vaisseaux anglais de s'engouffrer dans cette brèche et de canonner à bout portant l'avant-garde française. À partir de 18h30, la bataille s'engagea. Durant plus de 2 heures, l'avant-garde française batailla, prise entre deux feux et la plupart des navires se rendirent, démâtés et grandement endommagés vers 21h. À ce moment-là, le centre français était déjà en action, avec l'Orient causant de lourds dégâts au HMS Bellerophon, de même que le HMS Majestic eut fort affaire face au Tonnant. Le problème fut que le centre français était acculé par l'ensemble de la flotte anglaise, notamment le navire-amiral qui subit les bordées de 2 à 5 vaisseaux, dont le HMS Vanguard, où se trouvait Nelson. Mais trois mauvaises nouvelles s'enchaînèrent. D'abord, peu avant 20h, la mort de Brueys, en raison de multiples blessures durant le combat. Ensuite, le capitaine du navire, Luc de Casabianca, meurt d'une balle dans la tête. Ensuite, après 21h, un incendie se déclara dans le navire, incitant dans un premier temps plusieurs navires anglais à tirer pour aggraver le brasier, avant de stopper face à la propagation des flammes, jusque dans les voiles. Les efforts des marins pour stopper l'incendie furent vains et vers 22h30, l'Orient, fleuron de la marine française, explosa complètement, avec plusieurs centaines de personnes à son bord dont Giocante de Casabianca, le fils du capitaine du navire venu accompagner son père, et quelques survivants purent prendre des chaloupes pour soit échouer à terre ou soit être faits prisonniers par les anglais.

L'explosion de l'Orient marqua l'apogée d'une bataille de plus de quatre heures de combat, les navires anglais à proximité du bâtiment détruit cessant de tirer, pour stopper des débuts d'incendie liés au souffle de l'explosion. Mais la bataille continua puisque vers minuit, le Tonnant ne cessa pas de combattre, mais par manque de soutien et face à des forces supérieures en nombre, il tenta de rejoindre l'arrière-garde française (4 navires) pour fuir le combat. Mais étant très endommagé, avec un équipage décimé, dont son capitaine, Aristide Aubert du Petit-Thouars mourant après avoir perdu un bras et ses deux jambes, il fut capturé le lendemain par la flotte anglaise et le Timoléon fut sacrifié par son équipage, afin qu'il ne soit pas capturé par les anglais et serve ensuite dans la Royal Navy. Résultat final, un désastre complet de la marine républicaine. 13 navires perdus (détruits ou capturés) sur 17, entre 3.000 et 5.000 victimes, dont plus de 1.000 pour l'Orient, avec son explosion. Côté anglais, si plusieurs navires comme le HMS Bellerophon, le HMS Majestic, le HMS Goliath ou le HMS Vanguard (navire-amiral) furent endommagés, aucun n'a été détruit ou capturé et moins de 1.000 morts et blessés furent à déplorer.

Faillite de la Révolution en mer

La conséquence directe de cette destruction de la flotte de la Méditerranée est l'isolement de l'expédition d'Égypte, obligée de devoir se démerder dans le territoire conquis pour subvenir à ses besoins ou pour tenter de revenir en France, où aucun renfort, ni aucune provision, ne peuvent être envoyés sans risque d'être interceptés par la flotte de Nelson. Mais le plus important à comprendre est que cette humiliation d'Aboukir est une conséquence du tourbillon révolutionnaire. Au début de la Révolution, en 1789, la marine française était réformée, avec un système de construction de navires qui la rendait puissante et sa victoire contre la flotte anglaise lors de la guerre d'indépendance des États-Unis quelques années plus tôt, avait porté du prestige pour la marine royale, avec des officiers supérieurs certes issus de la noblesse, mais étant quand même une maistrance (sous-officiers) bien plus diverse socialement que dans l'armée de terre. Néanmoins, le tourbillon révolutionnaire, notamment après la proclamation de la république en 1792, provoqua des trahisons dans la marine républicaine, dont la plus célèbre est celle du contre-amiral Jean-Honoré de Trogoff, livrant la flotte de Méditerranée et la rade de Toulon aux flottes anglaises et espagnoles en août 1793, puis émigrant après la reprise de la ville, laissant faire l'incendie de l'arsenal de Toulon plus celui de 14 navires, soit la moitié de la flotte de Méditerranée. L'autre moitié ayant servi pour cette campagne d'Égypte et largement décimée à Aboukir. Sans compter les mises en arrestation d'officiers en raison de leurs origines nobles, comme Louis-René de Latouche-Tréville ou destitution durant la période de la Terreur, comme Brueys.

Au-delà des trahisons, il y a aussi le manque de marins. Mais ce n'est pas seulement depuis la Révolution. Durant tout le 18e siècle, la marine française pouvait difficilement compter plus de 50.000 marins - contre plus du double pour sa rivale anglaise -, alors que la population de la France passait de 20 millions d'habitants en 1700 à 28 millions au moment de la Révolution. Pourquoi? Car la paysannerie reste majoritaire (85 à 90% de la population française), que l'esprit marin n'est guère développé en France, en dépit du commerce maritime croissant tout au long du siècle lié à l'esclavage négrier et à la production coloniale aux Antilles (sucre, cacao, café, indigo, etc.). Encore faut-il ajouter la méfiance des officiers envers des recrues issues du monde terrien, qui doivent s'adapter au monde maritime. Enfin, avec les trahisons, les arrestations et les destitutions, la question des compétences d'officiers promus comme contre-amiral, vice-amiral mérite d'être soulevée car les promus pourraient avoir non pas un comportement audacieux, mais adopter une attitude très prudente. C'est le cas du contre-amiral Charles de Villeneuve, commandant l'arrière-garde française à Aboukir et prenant la fuite. Certains y voient un signe de tentative de sauver ce qui peut rester de la flotte française, d'autres y voient un comportement de trembleur, de mou ne venant pas au secours du reste de la flotte alors au combat et que l'arrière-garde était suffisamment puissante pour rééquilibrer la bataille, voire redonner l'avantage à la marine française. Mais le vent pouvait manquer et surtout, Villeneuve attendait les ordres de Brueys pour intervenir mais aucun signal de l'Orient ne lui fut parvenu. Une occasion manquée de rehausser l'honneur d'une marine constamment battue depuis le début de la Révolution, excepté peut-être le combat du 1er juin 1794 (13 prairial an II).

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