Quand l'Afrique reprend le processus d'intégration européen

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Kigali Today

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L'entrée en vigueur de la zone de libre-échange continentale africaine depuis le 31 mai se veut être un accélérateur du développement économique des pays du continent mais des critiques fusent, notamment au Nigeria, première puissance économique du continent, qui n'a pas adhéré. À croire que les dirigeants africains suivent bêtement leurs homologues européens.

Le 31 mai 2019 marque un événement qui n'est pas anodin, à savoir l'entrée en vigueur de la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA), créant la plus grande sphère de libre-échange au monde, avec plus d'1,2 milliard d'habitants. Cet accord entre les pays de l'Union africaine (UA), entériné en mars 2018 à Kigali sous l'impulsion du président rwandais Paul Kagame, se veut être le moteur d'un développement accru de l'Afrique, avec pour objectif d'augmenter considérablement le commerce intra-africain d'environ 60% dans les trois ans qui suivent son application.

Aveuglement idéologique

Autant le dire de suite, les dirigeants africains et les technocrates de service sont dans un aveuglement idéologique en croyant aux pseudo-vertus du capitalisme, du libéralisme, cette pensée archaïque et bornée se présentant comme moderne et novatrice. Notamment sous l'angle du libre-échange. En effet, historiquement, les pays capitalistes les plus avancés ont atteint leur position en pratiquant du protectionnisme à outrance. Que ce soit le Royaume-Uni, les États-Unis, la France, l'Allemagne, la Corée du Sud ou encore le Japon, le développement économique de ces pays s'est fait sur du protectionnisme économique et commercial, basé sur un impérialisme territorial - colonialisme - et appuyé par la force militaire (armée de terre, marine); ou bien sur de la stratégie de substitution aux importations, pour construire et solidifier une industrie de pointe avant de mener des politiques de libre-échange. Or, les pays africains ont une base industrielle faible et leurs structures économiques et sociales sont tournées vers l'agriculture et les ressources naturelles - pétrole, gaz, or, diamants, cuivre, coltan, bauxite, étain, zinc, uranium, etc., dont les prix sont très volatiles.

Ce n'est pas par hasard si le Nigeria, première puissance économique et pays le plus peuplé du continent, a refusé d'adhérer à la ZLECA (cf lien n°1). Les autorités nigérianes estiment que le processus de lancement est pour le moins court, sans que le secteur privé ait pu être consulté à ce sujet, ainsi que davantage d'études sur les bénéfices et les coûts de cette ZLECA, tant au niveau microéconomique que macroéconomique. Autre argument critique, c'est que cette organisation de libre-échange se fait en l'absence d'une monnaie unique ou commune, supposée pouvoir donner de la stabilité entre les différentes économies du continent.

Monnaie unique africaine? Danger!

Justement, l'idée d'une monnaie unique pour le continent africain est envisagée depuis 2013, lors des 50 ans de la fondation de l'UA. Et il est souhaité qu'à l'horizon 2063, une monnaie unique soit opérationnelle pour l'ensemble du continent, voire même avant cette échéance, avec la création d'une banque centrale africaine, quasiment calquée sur le modèle de la banque centrale européenne (cf lien n°2). Le président sud-africain Cyril Ramaphosa soutient fortement cette idée de monnaie unique.

Vu l'enthousiasme du côté des hautes sphères, il y a de quoi tirer la sonnette d'alarme pour les citoyen(ne)s lambda. D'abord, au vu de l'expérience au sein de l'Union européenne (UE) avec l'euro depuis 20 ans, il en ressort de manière essentielle que l'euro est un choc asymétrique positif pour l'Allemagne, première puissance économique et démographique de l'UE, et que toute politique alternative à l'austérité, à l'ordre capitaliste, ne peut être qu'empêchée, pour servir l'économie de rente et non l'économie "réelle". Donc, si jamais ce projet devait voir le jour, le Nigeria fera tout pour que ce soit à son avantage, vu son poids économique et démographique.

Ensuite, à l'instar des économies européennes, les économies africaines sont structurellement divergentes et les regrouper sous une monnaie unique conduira irrémédiablement à des crises au sein de la zone monétaire. D'ailleurs, les africains devraient prendre exemple sur le Franc CFA. Cette devise, avatar le plus pervers de l'impérialisme français, arrimée à l'euro, ne rééquilibre pas les pays utilisateurs de cette monnaie car leurs structures économiques et sociales sont divergentes. Et l'idée qu'il y ait, l'an prochain, une monnaie unique dans l'Afrique de l'Ouest, comprenant les pays francophones utilisant encore le Franc CFA et le Nigeria, qui a sa propre devise, est mal partie pour se faire en raison des réticences nigérianes face aux politiques menées dans les pays francophones par rapport au Franc CFA (cf lien n°3).

En fait, plusieurs économistes africains, notamment dans la sphère francophone, soutiennent l'idée d'une monnaie commune coexistant avec des devises nationales, afin que les pays membres de la zone monétaire aient quand même une certaine souplesse économique pour réduire les divergences existantes entre les pays du continent et soutenir une politique budgétaire qui devra, elle, transformer les structures économiques et sociales en donnant du poids et de la solidité à une industrie africaine de pointe. Mais cela implique, au final qu'il y ait du protectionnisme de la part des pays africains. Or, avec la ZLECA, entre pays africains, ça se fera concurrence. Puis, n'oublions pas que des accords de libre-échange ont été organisés avec des puissances extra-africaines tels les accords Chinafrique, l'accord de partenariat économique avec l'UE, etc.

Bref, l'organisation d'un tel espace de libre-échange sans avoir solidifié une industrie africaine à travers des politiques protectionnistes, c'est jeter le bébé dans l'eau du bain capitaliste.

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