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De nouvelles têtes pour une pensée ancienne

Publié le par JoSeseSeko

De nouvelles têtes pour une pensée ancienne

Ces dernières semaines, avec la mise en place du mouvement En Marche du ministre de l'Économie, Emmanuel Macron, les penseurs libéraux trouvent un nouvel espace de médiatisation. Donc, un espace supplémentaire de domination intellectuelle, dont ils bénéficient depuis plusieurs décennies, en changeant juste les visages.

Si Gaspard Koening ou de Robin Rivaton sont des noms qui ne vous disent pas grand-chose, chers lecteurs, peut-être que le nom d'Agnès Verdier-Molinié est plus parlant. Toujours est-il que ces trois personnes citées font de plus en plus partie du paysage médiatique, en une du magazine Challenges par exemple. Leur positionnement libéral s'inscrit dans la lignée d'un Jean-Marc Daniel, économiste orthodoxe notoire, par exemple. À l'heure où le projet de loi travail crée des tensions, par-delà des manifestations ou la probabilité d'un passage en force par le gouvernement avec l'article 49.3 de la Constitution, ces penseurs libéraux en sont les plus ardents défenseurs du projet, saluant l'effort d'un gouvernement "de gauche" de mener cette réforme du code du travail.

Une vieille pensée qui s'adapte

Dans la série d'articles et de portraits de Challenges consacrés à ces trois personnes, auxquelles il faut ajouter les noms de Mathieu Laine ou Olivier Babeau, force est de constater combien ces esprits jeunes assimilent une vieille pensée qui s'adapte et qui rend service au mode de production capitaliste. Leurs grandes références intellectuelles sont souvent les économistes français du XIXe siècle Jean-Baptiste Say ou Frédéric Bastiat, pourtant rejetés par leurs homologues libéraux britanniques tels David Ricardo ou Thomas Malthus, et encore plus par le socialiste allemand Karl Marx, la bête noire de tous les libéraux. L'esprit d'entreprise est donc un principe cardinal chez ces penseurs libéraux, de même que l'État représente une menace à leurs yeux. Encore que c'est grâce à l'État et ses investissements dans l'éducation que ces libéraux ont pu se former - le self-made-man est bien un mythe -, mais surtout, ils tiennent quand même à sa survie pour en faire un agent au service de la classe bourgeoise, comme ce fut le cas tout au long du XIXe siècle, au lieu de service l'intérêt général.

Pourtant, après la 2de guerre mondiale, le libéralisme avait perdu du crédit face au marxisme, son enfant terrible et dynamique à l'époque. Mais il put se remettre sur pied grâce à un autre de ses enfants qu'est le social-libéralisme. Ce concept permettait à la fois de ne pas trop mettre en avant la liberté d'entreprise, de la réguler, ainsi que de centraliser le rôle de l'État dans la sphère économique, coupant ainsi l'herbe sous le pied des marxistes et des anarchistes, ces derniers ayant envie de le supprimer depuis la 1ère Internationale. La figure de proue du social-libéralisme, sauveur du capitalisme, fut alors John Maynard Keynes. En effet, l'économiste britannique, qui vota toujours libéral dans sa vie, est depuis des années dépeint comme quelqu'un de gauche, ce qui est une blague carambar en fait. D'ailleurs, dans Challenges, Alexis Karklins-Marchay rappelle combien l'auteur de la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, se méfiait de l'État et avait des critiques acerbes à l'égard du marxisme, ce qui n'empêcha pas des économistes tels Joan Robinson, Nicholas Kaldor, Hyman Minsky ou encore Michal Kalecki, de rassembler les idées de Keynes et de Marx dans leur courant, appelé post-keynésianisme.

Mais le travail de sape de la domination libérale est surtout dans l'enseignement supérieur, où cette pensée écrase les autres. Pour des personnes qui affirment défendre la libre concurrence, elles ne tiennent pas à appliquer ce principe dans le champ universitaire, où il reste quand même une minorité hétérodoxe en voie de disparition.

La liberté comme illusion

Si on se réfère aux premiers penseurs libéraux (John Locke, Adam Smith, Anne-Robert Turgot, François Quesnay, etc.), ainsi qu'aux révolutionnaires Feuillant et Girondins, le libéralisme se veut être un concept qui défend la liberté, héritant en cela des Lumières, comme l'indique Philippe Manière, éditorialiste dans Challenges. Or, déjà, les Lumières n'étaient permises que pour un petit nombre, et nombre de penseurs des Lumières, notamment Voltaire, étaient également des négriers, ou trop peu d'entre eux furent abolitionnistes, car le siècle des Lumières correspond au siècle de l'intensification record de l'esclavage des Africains, considérés comme des biens meubles. Puis ces penseurs de la liberté le sont exclusivement sur l'axe économique. Comme l'écrivit Alphonse de Lamartine dans son Histoire des Girondins: "La liberté économique, c'est la liberté pour le commerçant et pour le riche de s'enrichir indéfiniment, et c'est la liberté pour le pauvre de mourir de faim."

Du coup, Mme Verdier-Molinié et Cie, qui tiennent à une liberté absolue, font dans l'omission car dans l'histoire de la pensée, ce n'est prévu d'étendre la liberté à tous. En outre, la liberté la plus défendue par ces personnes (liberté économique) est liée au capital que chacun possède (capital économique, social, culturel, symbolique). C'est donc encore plus discriminant. Et cela doit obliger les esprits à mettre en relation liberté et égalité car ces deux idées sont intimement liées. Pas de liberté sans égalité, pas d'égalité sans liberté. Or, les libéraux déconnectent ces notions dans leur pensée et ça marche car rares sont ceux qui osent marier liberté et égalité dans les sphères intellectuelles aujourd'hui.

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