Un pouvoir prêt à nous rendre tous suspects?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: JoSeseSeko

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Pendant que les manifestations contre la proposition de loi sécurité globale continuaient leur chemin avec de la tension, la crainte d'une massification de la suspicion par le pouvoir via un décret modifiant le code de la Sécurité intérieure en fichant tout individus selon son opinion, et non plus son activité. Une marche liberticide de franchie.

Si la mobilisation du 28 novembre pour les libertés et en opposition à la proposition de loi sécurité globale avait soulevé beaucoup d'enthousiasme tant elle était massive, celle du 5 décembre pourrait refroidir certains esprits, tant elle semble avoir manifestement été moins massive, selon les données du ministère de l'Intérieur (cf lien n°1). Il faut dire que la tactique déployée par les forces de l'ordre, à savoir faire avancer le cortège 5-10 minutes pour le stopper durant 20 minutes, a dû lasser certains manifestants qui se lassèrent vite d'une situation de surplace dans des conditions fraiches et par conséquent être efficace car le 28 novembre, les flics et les gendarmes n'étaient pas disposés devant et aux côtés du cortège.

Black bloc: un allié ou un boulet?

Et dans ce genre de situation de surplace, la tension peut vite monter et les images d'incendies, de saccages d'agences bancaires ou d'affrontements avec la police (milice) par ceux qui sont appelés "casseurs" ou "black bloc" de manière indifférenciée, prolifèrent à foison, notamment sur Paris. Et ce n'est pas un phénomène nouveau. Du temps de l'opposition à la loi travail, notamment lors de la manifestation du 28 avril 2016, la tactique policière était de faire peu avancer le cortège et de le stopper un long moment, poussant à de l'excitation mutuelle entre flics (ou gendarmes) et black blocs. Et ces derniers ont l'air d'avoir oublié combien céder à l'excitation mutuelle ne se retournera pas uniquement contre eux. En outre, agir de la sorte dans un quartier populaire (presque prolétaire) comme dans le 20e arrondissement de Paris, d'où partit le cortège pour cette manif-là, rend service au pouvoir et fait aliéner le soutien des riverain(e)s du quartier. Alors que quand ça agissait de la sorte dans un quartier bourgeois, notamment sur les Champs-Élysées durant le mouvement des Gilets jaunes, il y a deux ans, le pouvoir pouvait faire quelque peu machine arrière et l'expression de violence venant des manifestants et des black blocs trouvait un certain soutien.

Néanmoins, peut-on dire que la tactique du Black bloc est efficace? Étant donné que les personnes utilisant cette tactique se revendiquent, en grande partie, de la pensée anarchiste et d'auteurs tels Mikhail Bakounine, Errico Malatesta, Pierre Kropotkine, Élisée Reclus par exemple, ils devraient constater qu'il faudrait changer de stratégie comme quand leurs aînés constatèrent combien la propagande par le fait, à la fin du 19e siècle, avait desservi en matière d'adhésion à la pensée anarchiste et plus généralement à une lutte victorieuse contre le capital et ses serviteurs (État), optant par la suite pour du syndicalisme révolutionnaire, notamment autour de Fernand Pelloutier, d'Émile Pouget et d'autres anarchistes, notamment lors des premières années d'existence de la Confédération générale du travail (CGT), avec en point d'orgue le congrès d'Amiens de 1906 actant l'indépendance de la CGT avec les partis politiques, notamment la Section française de l'Internationale ouvrière, ancêtre du Parti socialiste. À bon entendeur!

Loi des suspects 2.0

Mais pendant ce temps-là, le pouvoir peut se permettre, en plaçant des drones, de pouvoir ficher des citoyen(ne)s. Et ce, même s'il s'agirait d'opinion, en raison d'un décret du 2 décembre 2020, appliqué depuis le... 5 décembre, modifiant des articles du Code de la Sécurité intérieure à propos du traitement des données à caractère personnel dans le cadre de la "prévention des atteintes à la sécurité publique" (cf liens n°2, n°3), fichant désormais des personnes selon leurs opinions politiques, leurs convictions philosophiques, religieuses ou une appartenance syndicale, comme alerte une membre de l'ONG Amnesty international sur les réseaux sociaux.

Et vu le contenu modifié, un très large panel peut se retrouver dans le collimateur, vu que les moyens de fichage d'un individu vont des coordonnées aux documents d'identité, en passant par l'activité sur les réseaux sociaux, les types de déplacement, la pratique religieuse, le cadre familial, l'environnement professionnel, etc. Or, ce genre de chose n'est pas tellement nouveau dans l'histoire de France. Il y a un précédent qui s'appelle la loi des suspects du 17 septembre 1793 (Révolution française), considérée d'ailleurs comme la loi posant les bases de la Terreur, ce dont le youtubeur et historien Histony se montre bien critique, avec le contexte de l'époque - guerre intérieure en Vendée; guerre extérieure avec la 1ère Coalition -. Et l'article 2 de cette loi des suspects montre le large spectre déployé pour accuser (cf lien n°4):

  • "Sont réputés gens suspects : 1° ceux qui, soit par leur conduite, soit par leur relations, soit par leur propos ou leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie ou du fédéralisme, et ennemis de la liberté ; 2° ceux qui ne pourront pas justifier, de la manière prescrite par le décret du 21 Mars dernier, de leurs moyens d’exister et de l'acquit de leurs devoirs civiques ; 3° ceux à qui il a été refusé des certificats de civisme ; 4° les fonctionnaires publics suspendus ou destitués de leurs fonctions par la Convention nationale ou ses commissaires, et non réintégrés, notamment ceux qui ont été ou doivent être destitués en vertu du décret du 14 août dernier ; 5° ceux des ci-devants nobles, ensemble les maris, femmes, pères, mères, fils ou filles, frères ou sœurs, et agents d'émigrés, qui n'ont pas constamment manifesté leur attachement à la révolution ; 6° ceux qui ont émigré dans l'intervalle du 1er juillet 1789 à la publication du décret du 30 mars - 8 avril 1792, quoiqu'ils soient rentrés en France dans le délai fixé par ce décret, ou précédemment."

Il y a de quoi se demander si ce décret du 2 décembre serait une loi des suspects 2.0, et quand les estimations des historiens portent sur 500.000 personnes arrêtées dans le cadre de la loi des suspects jusqu'à l'été 1794, sur une population française d'environ 28 millions d'habitants, imaginez si on utilisait la même proportion de personnes arrêtées sur la population globale dans une France d'environ 67 millions d'habitants en 2020. Et vu combien la proposition de loi sécurité globale est une menace intérieure envers la liberté d'expression en général, et la liberté de la presse en particulier, il y a de quoi se dire si le pouvoir actuel mettrait "à l'ordre du jour" une politique de terreur.

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