L'ampleur réduite de la mobilisation du 11 mars contre la réforme des retraites redonne du baume au cœur pour le pouvoir, qui a pu compter sur un Sénat votant la réforme dans la nuit du 11 au 12 mars. Mais rien n'est encore joué en raison de la commission mixte parlementaire et du retour du projet de loi à l'Assemblée nationale, qui garde le dernier mot.
Le camp macroniste et ses chiens de garde a droit à une respiration, pour deux raisons. La première, c'est un certain reflux de la mobilisation dans la rue contre le dépeçage des retraites, samedi 11 mars, avec 1 million de manifestants dans toute la France selon la CGT contre 368.000 selon le ministère de l'Intérieur (cf lien n°1); et ce, alors que celle du mardi 7 mars a été un record depuis le début, avec 3,5 millions selon les syndicats contre 1,28 million selon la place Beauvau. Une moindre mobilisation ayant pour corollaire une répression croissante, notamment à Paris, où le cortège fut coupé en plusieurs bouts et chargé à de multiples reprises par les forces de l'ordre (social et racial). Néanmoins, la grève multisectorielle opérée depuis le 7 mars reste présente, avec l'exemple des éboueurs de Paris depuis une semaine et dont l'effet le plus visible est une montagne de détritus débordant les trottoirs de la capitale.
Sénat dans le rang
La deuxième raison de la respiration chez Renaissance est l'adoption de la réforme des retraites par le Sénat, dans la nuit du 11 au 12 mars, par 195 sénateurs pour et 112 sénateurs contre. Le camp macroniste a pu compter sur les sénateurs du parti Les Républicains (LR), qui dominent la chambre haute du parlement, pour la faire rentrer dans le rang et accorder ce vote favorable, avec les amendements des sénateurs de droite en prime.
Néanmoins, pour éviter un scénario d'absence de vote sur l'ensemble du texte, comme ce fut le cas à l'Assemblée nationale, il a fallu user de la Constitution de la Ve République, avec l'article 44.3 dégainé le vendredi 10 mars, où sur demande du gouvernement, "l'assemblée saisie se prononce par un seul vote sur tout ou partie du texte en discussion en ne retenant que les amendements proposés ou acceptés par le Gouvernement." Traduction: un vote bloqué. Ce qui fait que les sénateurs de gauche (Parti socialiste, Europe Écologie-les Verts, Parti communiste) ont vu leurs amendements balayés d'un revers de la main, ou du moins moins utilisables, alors qu'ils avaient fait en sorte, contrairement à leurs camarades députés, d'aller au moins jusqu'à l'article 7 contenant le recul de l'âge légal de 62 à 64 ans, voté le jeudi 9 mars par le Sénat. Bref, ils ont été piégés comme il faut.
Coup d'État permanent
À travers ce vote du Sénat, on arrive à une situation où les deux chambres ne sont pas raccord à l'approche de la commission parlementaire mixte - 7 députés, 7 sénateurs -, chargée de développer une nouvelle version de la "réforme" des retraites présentée devant les députés le jeudi 16 mars prochain. L'Assemblée nationale n'a pas pu voter le texte, en raison notamment des amendements de l'opposition de gauche, et tout particulièrement la France insoumise; tandis que le Sénat a voté favorablement. De quoi penser à de multiples scénarios dans les prochains jours sur cette commission.
Mais le vote bloqué, via l'article 44.3, montre combien le pouvoir actuel, dont l'assise populaire est inexistante est dans une logique de coup d'État permanent. Ne serait-ce que du fait qu'il n'a pas de majorité absolue à l'Assemblée depuis juin 2022, qu'il a recouru à 10 reprises dans l'utilisation de l'article 49.3 de la Constitution - passage en force d'un projet de loi pour résumer -, qu'il utilise l'article 47.1 pour faire une "réforme" des retraites en accéléré en tant que Projet de loi de financement rectificative de la Sécurité sociale en ayant le risque d'une censure (partielle ou totale) de la part du Conseil constitutionnel vu que certains articles ne répondent pas à une logique budgétaire. Même si le pouvoir ne le souhaiterait pas, a priori, il pourrait utiliser le 49.3 une 11e fois pour s'assurer définitivement de l'adoption de ce dépeçage des retraites. Ce qui m'oblige à rappeler que la Ve République, âgée de 64 ans, est à envoyer d'urgence à la retraite tant elle est a-démocratique par nature. D'autant plus qu'elle est la seule qui ne soit pas issue du travail d'une assemblée constituante.
Coup de massue?
Avec les événements au Sénat plus la répression policière en marche, il y a de quoi penser que les syndicats ont pris des coups de massue ces derniers jours. Néanmoins, cela clarifie les choses et comme le pouvoir ferme la porte à toute discussion sur le sujet des retraites, il n'y a plus d'autres choix que de continuer la lutte et de vaincre. Ce qui, par effet boule de neige, pourrait faire un écho auprès des voisins européens qui suivent avec attention ce qui se passe en France ces deux derniers mois et agir en conséquence.
Par ailleurs, le vote bloqué au Sénat a de quoi remobiliser les oppositions parlementaires, notamment à l'Assemblée nationale. La question d'une motion de censure transpartisane trouve un intérêt médiatique ces derniers jours et des tractations sont lancées de part et d'autre en ce sens (cf liens n°2, n°3). Mais de là à imaginer que la coalition de gauche Nupes accepte une motion où des députés Rassemblement national (RN) y apporteraient leur vote, c'est fort compliqué, tant jusqu'à présent, socialistes, écologistes, insoumis et communistes ont refusé de voter de concert des motions RN. Mais si un autre groupe parlementaire présente une motion de censure, la probabilité d'adhésion y serait accrue et donnerait une majorité. Puis les députés LR ne sont pas sur la même longueur d'onde que leurs camarades sénateurs. Certains d'entre eux ayant voté contre l'article 2 du projet de réforme à l'Assemblée par exemple. Et ceux-là sont littéralement dragués par le pouvoir qui veut les avoir dans sa poche pour faire passer sa "réforme". Les prochains jours scelleront le sort de cette mesure du second quinquennat d'Emmanuel Macron et la suite du programme d'ici 2027.
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