Loi travail ou retour vers le futur

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Capture d'écran Politis

Photo: Capture d'écran Politis

La révélation de l'avant-projet de loi de la ministre du Travail, Myriam El Khomri, sur la révision du code du travail, a provoqué un tollé à gauche, dont pourtant la portée politique semble faible. D'autant plus que les syndicats, dépassés par leur base, n'ont guère affiché une opposition farouche sur ce sujet, laissant afficher une relative impuissance.

Faudrait-il "licencier le gouvernement", comme le suggère Politis en une de son numéro 1392, en vente depuis le jeudi 25 février? Pour comprendre cet appel, un retour en arrière s'imposer. Tout a commencé le mercredi 17 février. Le journal Le Parisien révéla que la ministre du Travail, Myriam El Khomri, comptait présenter au Conseil des ministres un avant-goût du projet de loi sur le code du travail, qu'elle présentera officiellement le mercredi 9 mars prochain, dans ce même Conseil des ministres, avant un premier passage à l'Assemblée nationale prévu pour le mois d'avril. Dans le contenu qui a été analysé par ce journal et par d'autres qui l'ont repris, il serait question notamment de la réduction de la majoration des heures supplémentaires (au-delà des 35h); d'un plafonnement des indemnités prud'homales; de l'organisation d'accords par référendum dans une entreprise ou encore de la possibilité d'augmenter la durée maximale de temps de travail de 48h à 60h via un simple accord au sein de l'entreprise, sans passer par la Direction du travail, mais sous "circonstances exceptionnelles".

Gauche "moderne" vs gauche "passéiste"

Ce genre d'idée en a fait bondir plus d'un au sein du Parti socialiste (PS), qui compose l'essentiel du gouvernement aujourd'hui. Dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde sur son site le 24 février (cf lien n°1), Martine Aubry et d'autres signataires de cette tribune, dont Benoît Hamon et Daniel Cohn-Bendit, tirent à boulets rouges contre le président de la République François Hollande et le Premier ministre Manuel Valls, les accusant de mener une politique qui ramène sur plusieurs décennies en arrière, notamment sur la question du temps de travail et le plafonnement des indemnités prud'homales, alors que 2016 correspond au 80e anniversaire du Front populaire, avec les congés payés et les 40h par exemple. Symbolique très forte! Mais dans cette tribune, il y a également la suspicion de dérive que porte en elle la déchéance de nationalité, dont l'importance prise en début d'année montre combien l'ignorance des élus actuels de la République est sidérante sur ce sujet.

En réponse, Valls tient à considérer ces critiques internes au PS comme le symptôme d'une gauche "passéiste", qui donnerait dans une vision archaïque, à la "Germinal", de l'économie de marché, pour ne pas dire du mode de production capitaliste. Et que la gauche se doit d'être "moderne", en suivant la ligne que son gouvernement, avec El Khomri et le ministre de l'Économie, Emmanuel Macron, est en train de suivre. Au-delà d'une guerre des mots, c'est surtout un triomphe d'une pensée sociale-libérale (encore faut-il y voir du social) au sein du PS puisque certains militants, disciplinés et légitimistes, déconsidèrent la sortie d'Aubry, qui serait source de tentative d'implosion du parti selon eux. En tout cas, certains blogueurs libéraux que je connais saluent cette initiative qui ne mérite pas d'avoir autant "de haine" véhiculée contre elle, de même que Le Monde tient à décoder l'avant-projet, qui connaîtrait des modifications (cf lien n°2). Puis, à l'heure où le PS pourrait être tenté à l'idée d'une primaire à gauche, ce projet de loi pousse certains, comme Jean-Luc Mélenchon, à estimer cette primaire comme un piège à cons et qu'il vaut mieux prendre les devants. Ce dont ne s'est pas gêné l'eurodéputé avec l'annonce de sa candidature courant février. Toujours est-il que la gauche reste dans le flou.

Cette refonte du code du travail se veut un moyen de réduire le chômage en assurant au patronat, à la classe possédante, une extension du temps de travail, pour qu'ils développent leur offre. Si la seconde partie est une continuité assurée du travail gouvernemental depuis 2014, avec le pacte de responsabilité, cela a-t-il un effet sur la première partie (baisse du chômage)? Clairement non! Le chômage a continué de croître malgré les dispositifs avantageux pour les firmes et croire qu'augmenter la durée du travail fera réduire le chômage, c'est prendre les vessies pour des lanternes. L'occasion est bonne de remettre un graphique déjà utilisé pour un article au sujet des 35h qui vaut le coup d'œil.

Cela semble juste anecdotique pour certains d'entre vous, chers lecteurs, mais si on met en relation ces données de l'OCDE avec les taux de chômage des pays utilisés dans ce graphique, alors il faudra admettre qu'à l'exception de l'Italie, les pays où la durée moyenne de travail est inférieure à celle de la France ont un taux de chômage plus faible, et inversement pour les pays dont les travailleurs ont une durée moyenne hebdomadaire de travail plus longue qu'en France.

Où sont les syndicats?

Parmi les acteurs de l'économie et de la politique française, les syndicats ont brillé par un certain attentisme. Il a fallu attendre un communiqué de neuf syndicats salariés et étudiants, réunis le mardi 23 février à Montreuil, au siège de la Confédération générale du travail (CGT), dans lequel il y a une réaction timide envers l'avant-projet de loi, élaboré "sans réelle concertation", déclarant juste leur insatisfaction mais tout de même leur disponibilité pour "engager le dialogue permettant le développement de l’emploi, la lutte contre la précarité et la sécurisation des droits des salarié-e-s". Tout cela en reportant au jeudi 3 mars pour affiner leurs "analyses". Une réaction qui déçoit Philippe Poutou (cf lien n°3), candidat du Nouveau parti anticapitaliste en 2012, mais qui ne le surprend pas, car les directions syndicales tiennent à la négociation et non plus à la "riposte".

Il faut dire que la modernisation de l'économie, appelée "uberisation", défendue par Macron en particulier et dont la loi Travail en est un prolongement législatif, porte un nouveau coup dur pour le syndicalisme. Pourquoi? Car c'est des créations d'emplois dits indépendants, en réalité précaires (recul en masse des emplois en CDI) et où les syndicats ne peuvent y accéder afin de défendre au mieux les travailleurs. Et ce d'autant plus qu'en France, ils sont historiquement faibles et historiquement divisés aussi. Leur bureaucratisation leur fait du mal depuis plusieurs années, perdant davantage de terrain avec des bastions syndicaux qui ferment les uns après les autres, mais les syndicats n'arrivent plus à être un moteur vers l'égalité dans l'entreprise, voire à renverser le mode de production capitaliste. Et la loi Travail serait une occasion pour les directions des centrales syndicales de recoller avec leur base, ainsi de convaincre des travailleurs de se syndiquer, au lieu de s'enfermer dans "cinq ans de socialisme de caserne", comme l'estime l'économiste et philosophe Frédéric Lordon. D'ailleurs, on peut estimer que la base syndicale a réagi plus vite que les cadres confédéraux vu la pétition en ligne lancée peu de temps après la révélation de l'avant-projet de loi (cf lien n°4). La dite pétition, étant contre ce qui serait en préparation, a déjà recueilli en une semaine plus de 630.000 signatures en ligne et il ne serait guère étonnant que la barre du million de signataires soit franchie dans les prochains jours. Ce qui place la difficulté pour l'exécutif à se présenter comme de gauche en vue de l'élection présidentielle et des élections législatives (ne les oublions pas) de 2017.

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