Esclavage en Libye: quelle alternative à construire?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: JoSeseSeko

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La diffusion d'un reportage de la chaîne états-unienne CNN, montrant des africains vendus comme esclaves ou mis en cage en Libye, a soulevé une immense indignation au sein de la diaspora afro-descendante. Le ressentiment exprimé suite à ces images doit nourrir une réflexion sur les responsabilités africaines et occidentales, sur le concept de panafricanisme qui pourrait bien être amené à s'articuler avec d'autres idées, pour éviter un racisme inversé (racisme du dominé).

Un électrochoc! C'est ce qui me vient à l'esprit, chers lecteurs, en ayant vu et revu le reportage de CNN sur les conditions d'afro-descendants cantonnés en Libye. Certains ont été emprisonnés, ou devrais-je dire mis dans des cages, tandis que d'autres ont été mis en esclavage, vendus comme un bien meuble. À croire que les noir-e-s seraient condamné-e-s à l'asservissement universel à perpétuité et que la "malédiction de Cham" continuerait de s'abattre sur eux seuls depuis des siècles. Toujours est-il, pour celles et ceux qui parmi vous, chers lecteurs et chères lectrices, qui n'auraient pas vu ce reportage, regardez ci-dessous.

Mobilisation importante

Face à ces images, la diaspora afro-descendante, notamment en France, s'est décidée de se mobiliser, pour faire part de son indignation d'être toujours si peu considérée par le reste de l'humanité, puis pour signaler aux autres citoyens le côté tragique de cette situation. D'où une manifestation à Paris le samedi 18 novembre, où 5.000 personnes, selon les organisateurs, ont battu le pavé depuis l'ambassade de Libye (15e arrondissement) jusqu'au consulat de Libye (16e arrondissement), pour dénoncer ces pratiques inhumaines, également dénoncées par Zeid Ra'ad Al Hussein, Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme. Mais les autorités françaises, considérant que ce rassemblement a été "organisé au mépris de la loi", ont envoyé les CRS couper le cortège en plusieurs morceaux et disperser le plus de manifestants possible (cf lien n°1).

Après, il y a de quoi se dire que c'est seulement maintenant que les personnes se réveillent, et je m'y inclus dedans. Pourquoi? La principale raison est le manque d'information car plusieurs manifestants ont avoué méconnaitre cette histoire avant le reportage de CNN. Ce qui signifie que le pouvoir médiatique compte et peut être vertueux, s'il cherche à informer les citoyens sur ce qui se passe dans le monde. Or, c'est loin d'être une évidence, de nos jours, en raison de la concentration de la presse aux mains de quelques industriels mesurant intelligemment la capacité d'influence (politique, économique) que permet le contrôle d'un ou de plusieurs mass media.

Des responsabilités multiples

Maintenant, la question est de savoir qui est responsable de cette situation, sachant que ce n'est pas seulement en Libye que ça se passe et qu'en Mauritanie, par exemple, l'esclavage perdure, avec 150.000 personnes concernées, alors qu'il est censé être aboli depuis 1981 (cf lien n°2). Une chose est sûre, il n'y a pas un seul et unique responsable. C'est un ensemble de facteurs qui mènent à cette tragédie observée sous nos yeux. Il y a, bien entendu, la responsabilité de la Libye, qui laisse faire un esclavagisme de la part des siens, traduisant un racisme institutionnel pesant depuis des décennies, y compris sous l'ère du colonel Mouammar Kadhafi, dont le renversement de sa dictature et sa mort en 2011 n'ont fait qu'empirer les choses. Ensuite, demeure la responsabilité des dirigeants africains. Ces derniers, de véritables boulets pour le continent berceau de l'humanité, laissent trainer les choses et leur (relatif) silence depuis la publication du reportage peut être interprété, à juste titre, comme de la complicité de leur part, tant leur niveau de corruption est élevé et tant ils se montrent incapables de fournir une aisance matérielle à leurs peuples, et tout particulièrement à la classe sociale dominée (prolétariat, paysannerie), tentée par l'exil.

Enfin, et non des moindres, la responsabilité de l'Occident (Europe + États-Unis) est manifeste à ce sujet. Pourquoi? Car ce sont les occidentaux qui sont intervenus en Libye pour vouloir renverser Kadhafi en 2011, en particulier la France alors présidée par Nicolas Sarkozy, tant ce larbin de l'Occident était devenu un témoin gênant à liquider très rapidement. Ce sont également les occidentaux qui poussent plusieurs africains à choisir l'exil car ils tiennent entre leurs mains la grande majorité des structures économiques et sociales des pays africains, qui étaient encore il y a 60 ans de cela, des colonies. Signe que le néocolonialisme est ancré dans la circulation des biens et services, avec une nouvelle concurrence venue d'Asie (Chine, Inde), tant le continent africain attire les convoitises de chaque bloc avec des perspectives de croissance non négligeables et au profit net des multinationales occidentales principalement. Sans compter la question monétaire, avec le cas du Franc CFA, ce cancer économique de l'Afrique francophone, par exemple. Puis bon nombre de dirigeants africains sont liés aux pays occidentaux, de par leurs études ou leurs réseaux personnels. Ce qui les rend fortement dépendants des pays développés pour se maintenir ad vitam aeternam au pouvoir. Et quand soit ils se plaignent de l'immigration africaine en Europe qu'ils ont provoqué par leur impérialisme - effet boomerang -, soit ils se blanchissent de toute responsabilité dans les problèmes de l'Afrique, il y a de quoi se dire qu'ils ont appris par cœur la morale suivante: "Il ne faut jamais prendre les gens pour des cons, mais il ne faut pas oublier qu'ils le sont".

Panafricanisme, intersectionnalité

Si on devait voir les choses d'une manière sombre mais réaliste, cette mise en esclavage d'africains par d'autres africains - la Libye étant située en Afrique, jusqu'à nouvel ordre -, montre combien le panafricanisme a perdu de sa superbe, à travers l'Union africaine, incapable de maitriser la situation, pour ne pas dire complice d'avoir laissé faire ça. Or, le panafricanisme (cf lien n°3) est censé exprimer une solidarité entre les africains et les afro-descendants, d'où qu'ils soient. Ce qui laisse entendre que les militants panafricains devront remodeler le panafricanisme, avec peut-être des accents plus liés à l'internationalisme prolétarien, et donc aux courants socialistes, écologistes, communistes voire anarchistes, en adaptant ces influences aux structures africaines, assez différentes de celles présentes en Europe ou en Amérique du Nord. Mais ça doit se faire entre afro-descendants, entre noirs, quitte à ce que ce soit vu comme du communautariste - ceux qui disent cela, en réalité, le font en étant bien installés économiquement et socialement -, pour fournir une offre politique constructive auprès d'autrui.

Car le concept d'intersectionnalité, qui peut être entendu comme une articulation de plusieurs luttes - lutte des classes, lutte antiraciste, lutte féministe, lutte écologique, etc. - pourrait bien subir des modifications dans son offre politique, tant cette histoire fournit chez certains afro-descendants une islamophobie qui se mélangerait avec celle pratiquée dans les hautes sphères envers les personnes maghrébines, arabes. De même que ces derniers développent une négrophobie déjà institutionnalisée par d'autres. Or, ça sert la classe dominante - bourgeoisie blanche plus quelques afro-capitalistes - de voir ce phénomène et ça pose la question suivante: comment lutter ensemble, en tant qu'exploités, tout en crevant l'abcès sur les crimes passés entre non-blancs? Et ça inclut la communauté asiatique, qui n'est pas épargnée par le racisme institutionnel.

Bref, tout un travail militant qui devra s'inscrire dans la durée pour pouvoir être efficace, en faisant face à un militantisme traditionnel (cf lien n°4) pour le coup rendu caduque.

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