Le fraternalisme ou la gangrène de la gauche

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Education France

Photo: Education France

Que ce soit avec la polémique autour de "réunions non-mixtes" occupant une partie d'un stage syndical dans l'Éducation nationale ou la visite du président Emmanuel Macron dans plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest, notamment le Burkina Faso, un arrière-goût de racisme institutionnel que plusieurs esprits, notamment à gauche, nient, de par leur aliénation, mystifiant une république universelle et démocratique alors qu'elle est partielle et conservatrice dans les faits historiques.

Quand il s'agit de trouver, ou créer, des polémiques pour faire jouer la concurrence des luttes, le pouvoir politique, au service du Capital, sait y faire à merveille. Par exemple, un stage de la part du syndicat SUD, et tout particulièrement, le pôle éducation 93, qui avait annoncé un stage sur "l'antiracisme à l'école" avec neuf réunions au total, dont deux en "non-mixité", i.e, entre personnes non-blanches pour faire vite. De quoi faire pousser des cris d'orfraie du côté du ministre Jean-Michel Blanquer, qui condamne ces pratiques et porte plainte contre le syndicat (cf lien n°1). Autre exemple, la visite d'Emmanuel Macron au Burkina Faso fut allègrement commentée pour la petite phrase à destination de son homologue burkinabè, Roch Marc Christian Kaboré, qui est la suivante: "il est parti réparer la climatisation". Une phrase considérée comme hautaine par plusieurs afro-descendants, qui permet d'éclipser la gêne présidentielle à propos du Franc CFA, où il botte en touche face aux questions des étudiants de l'université sur ce cancer économique pour la majorité des pays d'Afrique francophone, mardi 28 novembre (cf lien n°2). Sans compter la condescendance de Bernard Kouchner face à Yassine Belattar dans "l'Émission politique", jeudi 30 novembre (cf lien n°3).

Déni de réalité

Du coup, ces derniers jours, sur les réseaux sociaux, les perles s'enfilent dans ce qu'il faut appeler un déni de réalité. Surtout chez des militants qui se revendiquent de la gauche, des courants socialistes, communistes, écologistes, féministes, anarchistes, etc. Notamment sur la question suivante: est-ce qu'il y a du racisme d'État, du racisme institutionnel en France? Pour eux, ça n'est pas le cas, et leurs justifications sont multiples, critiquant au passage leurs compatriotes qui s'opposeraient, avec raison, à leur point de vue. Voici quelques exemples dans des discussions publiques sur Facebook sur la question du racisme institutionnel, mais aussi du néocolonialisme, souvent proche par ailleurs:

 

 

 

 

Comme vous pouvez le constater, cher(e)s lecteurs et lectrices, c'est assez profond dans l'abîme intellectuelle. Puis comme ça se gausse de sortir des références historiques comme Gaston Monnerville, ancien président du Sénat, ou Thomas-Alexandre Dumas, premier général afro-descendant de la république (en 1793). Mais se faisant, ils font l'exploit de glisser des conneries absolues, du genre:

Ils diront que c'est du second degré, pour leur défense. Ils en oublient pourtant que ces personnages n'ont pu être davantage respectés en raison d'une négrophobie ambiante qui les a fait tomber dans l'oubli de la mémoire collective pendant longtemps, notamment pour Monnerville (cf lien n°4). Et donc, s'en servir comme certains le font pour prouver que la république française n'est pas raciste à travers l'histoire, c'est montrer des arbres qui cachent la forêt, tant le colonialisme et le néocolonialisme sont ancrés dans les institutions d'une république conservatrice, telle que la désirait Adolphe Thiers en son temps. Enfin, au cas où certains l'oublieraient, le racisme institutionnel ne s'exprime pas seulement envers les afro-descendants. Il s'exprime aujourd'hui envers les personnes de confession musulmane, supposées telles ou des soutiens (islamo-gauchiste), comme l'exemple de la polémique sur le burkini durant l'été 2016, comme envers les citoyen(ne)s de confession juive, supposés tels ou des soutiens (judéo-bolchévique), à travers l'Affaire Dreyfus qui concerna l'armée (une grosse institution) ou la presse des années 1930 exprimant un antisémitisme abject qui garde une sinistre actualité, comme certains partisans de Tariq Ramadan qui écrivent des messages antisémites suite aux témoignages de femmes accusant l'islamologue d'agressions sexuelles, de viol.

L'impensé fraternaliste

Ces propos tenus par des gens qui, je le répète, se revendiquent politiquement de la gauche, révèlent combien une logique digne de la droite et de l'extrême-droite y est ancrée dans ces têtes. Dans le cas de la droite, c'est du paternalisme. Dans le cas de la gauche, c'est du fraternalisme. Késaco? C'est un néologisme inventé par Aimé Césaire, dans sa Lettre à Maurice Thorez en 1956, expliquant son départ du Parti communiste français en raison de l'attitude condescendante des communistes blancs à l'égard de leurs camarades non-blancs, partageant avec la classe bourgeoise, qu'ils sont censés combattre, une croyance en "la supériorité omnilatérale de l'Occident", définissant le fraternalisme comme suit:

  • "il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main (d’une main hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès."

Ce fraternalisme est tellement profond qu'il fait que les blancs de gauche ne comprennent pas les critiques de leurs camarades non-blancs sur des événements qui les affectent, comme l'exposition Exhibit B fin 2014, soutenue par le gouvernement de Manuel Valls, alors au Parti socialiste, et d'autres partis comme le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon ont soutenu cette reconstitution des zoos coloniaux du 20e siècle, arguant que ça aurait une vertu antiraciste. Bref, foutage de gueule comme d'habitude.

Déni de la lutte des classes

Le grand argument de ces fraternalistes, qui se disent humanistes par ailleurs, est que l'organisation d'espaces "non mixtes", qu'ils entendent surtout comme "interdits aux blancs", rend service au Capital car ça divise la lutte des classes. En réalité, ça traduit une peur de voir des "non-blancs" penser de manière autonome car ça les rendrait subversifs par rapport à un État de droit qu'il faudrait défendre, comme contre le festival NYANSAPO tenu par des afro-féministes par exemple. Mais c'est que ces personnes dites de gauche oublient que les luttes féministes se sont menées d'abord par des réunions "non-mixtes", pour que les femmes libèrent la parole, puissent réfléchir et poser des idées, des propositions, pour ensuite les porter sur la place publique, où la femme était peu considérée - mais ça n'a grandement évolué depuis -. Une méthode utilisée par le mouvement ouvrier au 19e siècle, alors interdit de faire grève, de se syndiquer, sous peine de prison, mais qui a bravé ces interdits pour s'organiser, défendre ses intérêts et en faire conjuguer d'autres.

En outre, ces fraternalistes sont plus ou moins en accord avec la pensée de Karl Marx. Or, l'économiste et philosophe allemand, et son ami Friedrich Engels, empruntaient à Charles Fourier la formule suivante: "Le degré d'émancipation féminine est la mesure naturelle du degré d'émancipation générale". Ce qui signifie que la lutte des classes ne se divise pas par rapport à d'autres luttes (féminisme, lutte contre le racisme institutionnel, orientation sexuelle), mais qu'elle doit, au contraire, s'articuler avec elles pour être plus productive dans son objectif qu'est le renversement du capitalisme pour améliorer les conditions matérielles d'existence de tous. Ce qui montre combien les fraternalistes trahissent l'histoire de mouvements qu'ils disent adhérer et connaitre. Ce qui prouve que, grâce à eux et l'aliénation qu'ils ont dans le crâne, la bourgeoisie, quelque soit sa couleur même si elle prioritairement blanche, peut compter sur ces personnes pour démolir toute articulation des luttes, toute logique intersectionnelle, qui commence par des propositions de chaque groupe, qui s'allient petit à petit pour former une masse aux liens solides.

C'est d'ailleurs ainsi qu'il faudrait entendre les réunions "non-mixtes".

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article