Les Tartuffes du racisme made in France

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Alternative libertaire

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Les polémiques sur la question pigmentaire ces dernières semaines montrent combien la France, derrière son message soi-disant universaliste et républicain, pratique un racisme qui s'exprime d'autant plus facilement que les personnes qui le subissent forment une fraction du prolétariat, que la classe bourgeoise dominante doit diviser à tout prix pour pérenniser sa domination. Et cette classe sociale peut compter sur ses relais politiques traditionnels de droite (ou d'extrême-droite), ainsi que des soutiens de gauche, détournant la laïcité et affichant un fraternalisme qui condamne la gauche à la marginalité réelle.

"Couvrez ce sein que je ne saurais voir" déclare Tartuffe, symbole de l'hypocrisie, à Dorine, dans la pièce Le Tartuffe de Molière (1664). La version moderne de cette réplique sonne comme suit: "Couvrez ce racisme que je ne saurais voir". Nombreux sont celles et ceux qui, explicitement ou non, suivent cette ligne hypocrite, reprochant aux personnes qui dénonceraient tout comportement raciste, de manière individuelle ou institutionnelle, comme de la victimisation. Et pour les plus tartuffes, c'est l'accusation de faire dans le racisme inversé les personnes qui subissent et dénoncent le racisme.

Deux poids, deux mesures?

Néanmoins, ce n'est pas systématique et l'impression d'un deux poids-deux mesures peut se développer, selon certains degrés de lecture. Prenons des exemples. D'abord, Gérard Filoche, militant de l'aile gauche du Parti socialiste (PS), a posté un tweet où il voulait dénoncer la politique du président Emmanuel Macron, ce serviteur de la classe dominante qui l'a mise au pouvoir, avec une image montrant Macron comme un défenseur de la finance, de l'Occident, avec les drapeaux des États-Unis et d'Israël. Mais l'image provient du site d'extrême-droite Égalité et Réconciliation, animé par Alain Soral, condamné à plusieurs reprises pour incitation à la haine raciale. Et comme Filoche a eu la maladresse de ne pas vérifier la provenance de cette image avant de tweeter, il s'est fait lyncher sur les réseaux sociaux, dépeint aussitôt comme un antisémite, et la conséquence finale fut son exclusion du PS, dont il se portait candidat pour en prendre la tête et le ramener à ses fondamentaux socialistes, après les débâcles électorales de 2017.

Ensuite, Rokhaya Diallo. La journaliste et militante décoloniale, afro-féministe, fut aussitôt vilipendée sur les réseaux sociaux, à l'annonce de sa nomination dans le Conseil national du numérique (CNNum), le 11 décembre dernier, car représentant un antiracisme politique qui ferait dans le racisme anti-blanc, le communautarisme, le racialisme, selon ses détracteurs. Le 15 décembre, elle fut contrainte à la démission, compte tenu de l'intervention du secrétaire d'État au numérique, Mounir Mahjoubi, cédant aux pressions du paternalisme de droite (et d'extrême-droite) et du fraternalisme de gauche (voire d'extrême-gauche). Mais, par solidarité, la quasi totalité des membres du CNNum, dont Marie Ekeland, qui venait à peine d'être présidente, a démissionné. Enfin, Antoine Griezmann. Le footballeur de l'Atlético de Madrid s'est fendu d'un tweet, dimanche 17 décembre, où il se grimait en noir, pour rendre hommage aux basketteurs des Harlem Globe Trotters selon lui. Mais devant la vague d'indignation que ça a soulevé auprès des afro-descendants, considérant qu'il a fait un geste négrophobe, il a retiré le tweet et s'est excusé. Mais nombreux sont les blancs, sur les réseaux sociaux, qui déclarent auprès des noirs que le geste de Griezmann n'est en aucun cas raciste et que ces derniers font dans la victimisation permanente. Toujours est-il que Griezmann n'a pas été sanctionné par son club à ce sujet et comme il fait partie des meilleurs joueurs français, il serait difficile que Didier Deschamps, sélectionneur de l'équipe de France, s'en sépare pour la Coupe du monde en Russie.

Un racisme banalisé

Ces exemples bien divers illustrent une tendance de fond, à savoir un racisme banalisé. Il est banalisé au niveau individuel, sans qu'il soit compris par la personne qui commet un acte raciste. Filoche et Griezmann illustrent ce cas de figure où, si certains estiment qu'ils n'ont pas de pensée raciste, un de leurs actes, notamment sur les réseaux sociaux où les réactions sont vives, peut les clouer au pilori et il faudra cravacher pour prouver encore et encore le contraire. Gad Elmaleh et Kev Addams en sont d'autres exemples, à l'égard des Français d'origine asiatique. Personnellement, je ne crois pas que Filoche soit antisémite et que Griezmann soit négrophobe. Mais ce qu'ils ont fait est raciste. Il n'y aucun doute à avoir! En fait, c'est suicidaire de leur part! Par contre, il y a un racisme institutionnel qui s'exprime de plus en plus violemment, sans aucune pitié, et Diallo en a fait l'expérience, tout comme d'autres, avec un coût à plusieurs dizaines de milliards d'euros pour l'économie française. Mais là, silence radio! Et au contraire, ça salue cette position du pouvoir de s'en prendre à une personne qui semble symboliser une certaine subversion aux yeux de l'ordre social bourgeois et raciste. Au point que le quotidien états-unien New York Times consacre un édito fracassant sur la question pigmentaire en France, dénonçant l'attitude du pouvoir sur ce sujet (cf lien).

Et si ce racisme est banalisé ces dernières années, c'est le marqueur de l'échec du mouvement antiraciste des années 1980, avec notamment l'association SOS Racisme, qui avait pris une posture morale pour condamner un racisme individuel, s'inscrivant ainsi dans une lecture individualiste, digne de la pensée libérale. Et c'est un échec pour la gauche, qui a suivi ce mouvement-là, en abandonnant la lutte des classes et surtout, en ne cherchant pas à articuler la lutte antiraciste avec la lutte des classes, rendant quasi irréconciliables ces luttes pourtant intrinsèquement liées. Ce qui la condamne à rester dans un flou intellectuel et à voir le prolétariat non-blanc ne pas voter aux élections, malgré des références comme CLR James ou Aimé Césaire, ce dernier ayant lancé l'alerte sur le fraternalisme, qui est une gangrène pour cette partie de l'échiquier politique.

Au vu de la lecture, certains oseront penser que je suis dans une ligne racialiste, que je fais dans le communautarisme. À ces gens-là, je leur répondrais comme Figaro: "Puisque mes yeux vous servent si bien de miroir, étudiez-y l'effet de ma prédiction", à savoir le racialisme, le communautarisme blanc, majoritaire, qui s'ignore être privilégié tant ces tartuffes ont l'hypocrisie chevillée au corps.

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