Qu'est-ce qu'illustre la mort d'Aboubakar Fofana?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/ValK

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Le développement de l'affaire Aboubakar Fofana, du nom de la personne morte suite à un contrôle de police, mardi 3 juillet, et notamment le revirement du CRS incriminé dans sa version des faits, illustrent l'abus de pouvoir des forces de l'ordre social auprès de Français aux racines extra-européennes, le dénigrement médiatique opéré sur le défunt ou sa famille, puis le (relatif) silence d'une gauche tartuffe sur la question du racisme institutionnel, pourtant élément clé du capitalisme.

Depuis une semaine, la mort d'Aboubakar Fofana, après un contrôle de police, a remis partiellement en avant - je dis bien partiellement car la Coupe du monde de foot réduit l'exposition médiatique de l'affaire - la question des violences policières et de la révolte qui anime les habitants du quartier du Breil, à Nantes (Loire-Atlantique), où vivait le défunt et sa famille. Dans un premier temps, le policier ayant tiré mortellement sur Fofana affirmait avoir agi de la sorte au nom de la légitime défense car le défunt aurait tenté de le percuter en faisant machine arrière avec son véhicule. Or, de nombreux témoignages et des vidéos infirment cette version des faits et vendredi 6 juillet, le CRS, alors en garde à vue, avoue avoir menti et plaide désormais pour le tir "accidentel" (cf lien n°1). Face à ce changement de ligne de défense, la famille de la victime, qui se constitue partie civile, en appelle à d'autres témoignages pour éclaircir les zones d'ombre qui traînent sur les circonstances de la mort de Fofana, et d'obtenir une requalification des faits reprochés en homicide volontaire.

Informer ou dénigrer?

Dans ce genre d'histoire, les premières informations qui tombent sont à propos de la victime, notamment si ça aurait un passé trouble, voire violent. Et Fofana n'échappe pas à cette règle vu que son passé à été vite médiatisé, en raison d'un mandat d'arrêt pour vol en bande organisée dont il faisait l'objet en juin 2017. Ma foi, ce genre d'élément est à prendre en compte et il serait fallacieux de laisser de côté ce genre de faits. Mais comme c'est quasi systématiquement le cas, la première source que les mass media utilisent provient de l'institution policière. Et il faut attendre un moment avant que d'autres versions que celle de la police soient relayées dans des articles de presse. Est-ce une solution de facilité que de se tourner vers les sources policières? Sans doute. Elles sont importantes mais le problème est qu'elles sont fort souvent présentées comme la vérité absolue. Mais des infos sur la victime ne suffisent pas forcément. Il en faudrait aussi sur les proches, pour les besoins de l'enquête. Mais les angles pris dans les articles à ce sujet peuvent donner l'interprétation d'un acharnement. C'est ce qu'estime la famille Traoré depuis juillet 2016, avec les interpellations des frères d'Adama Traoré, sachant que Adama Traoré est mort suite à une interpellation de la gendarmerie à Beaumont-sur-Oise (Val-d'Oise); ou encore la famille Luhaka, avec des articles accusant des membres de cette famille de détournement de fonds, après le viol par matraque de Théo Luhaka en février 2017 à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).

Et parfois, sur les réseaux sociaux, des titres d'articles complètement différents de ceux du site. Par exemple, sur Facebook, un article du journal Le Parisien titre: "Le policier qui a tué Aboubakar Fofanan a été laissé en liberté" (sic). Une fois qu'on clique sur le lien, le titre de l'article est le suivant: "Jeune tué à Nantes: le policier tireur a été mis en examen". Ce qui est juste le contraire. Que faut-il penser? Est-ce une erreur de mise à jour de l'article, de codage de l'article? Est-ce une recherche de faire des titres "putaclic"? Ça laisse songeur sur l'état de la presse en France, quelque part.

"Cachez ce racisme que je ne saurais voir"

Bien entendu, cette affaire, comme d'autres qui l'ont précédé et qui lui succèderont, fait l'objet d'une attention politique. Et dans le contexte que l'on connait, c'est dans l'idée de défendre à tout prix l'image de la police, quand bien même ici le policier tireur a menti. La droite sera toujours en mode défense des flics, même si elle a fait réduire les effectifs de policiers sous le mandat de Nicolas Sarkozy. À gauche, ça a tendance à s'incliner sur le sécuritaire, par peur de paraître laxiste devant les "sauvageons", d'autant plus qu'ils sont non-blancs et qu'ils symboliseraient le "grand remplacement". Il n'y a qu'à se souvenir de l'attitude de François Ruffin, député de la France insoumise, refusant de soutenir la famille Traoré dans un meeting en septembre 2017. Mais parfois, le bon sens semble revenir à gauche. Jean-Luc Mélenchon, interrogé sur cette affaire et les nuits de révolte qui ont suivi, a refusé de s'aligner sur le "maintien de l'ordre idéologique et moral".

Une position rare et bienvenue car l'exposition de ces morts suite à des interpellations de forces de l'ordre illustre un racisme institutionnel qui est souvent mis de côté à gauche et dans son combat contre le capitalisme. Or, cette question du racisme institutionnel est une composante essentielle du capitalisme car elle est continue en France et dans d'autres pays développés depuis plusieurs siècles, tout en changeant de forme - esclavagisme négrier, colonialisme, néo-colonialisme, impérialisme -; ça permet à la classe dominante d'empêcher toute unité de la classe exploitée par différentiation pigmentaire puis ça aliène la gauche occidentale qui suit la pensée dominante estimant que la voie de développement prise par l'Occident est la seule souhaitable. D'où ce que Aimé Césaire appelle le fraternalisme de la gauche, notamment en France, qui l'emmène dans des contradictions qui lui font éloigner le prolétariat, blanc comme non-blanc. Dans un cas, elle ferait dans le refus de la lutte des classes alors que la question pigmentaire fait partie intégrante de la lutte des classes. Dans l'autre, elle ferait croire que le racisme institutionnel n'existe pas, se positionnant sous un angle moral, s'affichant en Tartuffe des temps modernes avec comme slogan: "cachez ce racisme que je ne saurais voir".

Toujours est-il que l'affaire Fofana redonne du sens à Stokely Carmichael, et la citation suivante: "Si un blanc veut me lyncher, c'est son problème. S'il a le pouvoir de me lyncher, c'est mon problème. Le racisme n'est pas une question d'attitude; c'est une question de pouvoir".

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